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Ni saint(e)s ni démon(e)s

le 25 mai 2024

Journée d'étude

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Présentation du projet
La journée d’étude pour laquelle je demande ce financement constitue le premier temps d’un travail collectif sur les conceptions et les pratiques de la dissidence de l’époque moderne à l’époque contemporaine, telles que les travaux de Sophie Houdard (professeure de littérature française du XVIIe siècle à l’université Sorbonne nouvelle) permettent de les formuler et de les comprendre. Le second temps sera quant à lui constitué par une publication. Elle rassemblera autour du même argument scientifique que la journée d’études (voir ci-dessous) un panel plus large de chercheurs en littérature, histoire, philosophie, théologie, anthropologie, marqués à des titres divers par l’apport de Sophie Houdard à leurs propres travaux.
Ainsi, tout en rendant un hommage convivial à la carrière universitaire de Sophie Houdard, nous voudrions par cette journée d’étude sur les dissidences, et la publication
élargie qui s’ensuivra, montrer la façon dont son travail fait école, et pourra ainsi continuer à nourrir les recherches en littérature et en sciences humaines et sociales.

Déroulement de la journée d’étude
Cette journée d’étude est organisée par un comité constitué de six disciples et collègues de Sophie Houdard, issus de l’UPEC, de l’université de Limoges, de l’université Aoyama Gakuin de Tokyo, de l’université de la Sorbonne nouvelle et de l’université Paul-Valéry de Montpellier. La première partie de la journée d’études comprendra des communications d’une jeune génération de chercheurs, spécialistes de littérature française du XVIe siècle au XXe siècle, invitée à se saisir de la question des dissidences religieuse, politique et morale à partir d’objets ou de méthodes propres au travail de Sophie Houdard. La seconde partie de la journée consistera quant à elle dans une table ronde intitulée « Écrire sur les dissidences avec Sophie Houdard », au cours de laquelle une historienne, un anthropologue et un théologien évoqueront l’apport de leur collaboration avec Sophie Houdard à leurs propres méthodes et objets de recherche.

Argumentaire scientifique
À l’occasion de la dernière année de la carrière universitaire de Sophie Houdard, une journée d’étude aura lieu le 25 mai 2024 pour lui rendre hommage et faire un bilan de ses travaux de recherche. Ce moment d’échange convivial et amical sera l’occasion de discuter avec S. Houdard de ses méthodes et de ses choix épistémologiques autant que de ses objets de prédilection qu’elle a conduit à faire découvrir à la communauté des chercheurs. De la spiritualité à la démonologie, en passant par le libertinage, la plupart des travaux de S. Houdard traitent de la question de la dissidence – politique, religieuse ou morale – à l’époque moderne. Loin toutefois de surdéterminer cette notion sur la base de ses recherches, où se côtoient les notions connexes de l’hétérodoxie (B. Neveu), de la déviance (J.-P. Albert), ou encore de l’in/acceptable (J.-P. Cavaillé), il s’agirait plutôt de penser, avec S. Houdard, ces marges, ces limites, ces conduites anti-sociales en tous genres, où des individus singuliers n’apparaissent finalement jamais là où on les attend, toujours en dissidence. Des passions démoniaques de Loudun aux virages mystiques de Labadie, du libertinage zombie d’un Blessebois aux utopies incestuelles chez Filippo d’Angelo, cette grande enquête sur le bizarre nous oriente dans un profond « feuilleté » d’altérités et d’inquiétudes – pour reprendre un de ses mots fétiches. Altérités dans leurs temps, altérités dans le nôtre, car les dissidences qui intéressent S. Houdard ne constituent pas une généalogie de la dissidence dont on pourrait se prévaloir aujourd’hui. Ce sont souvent des cas inclassés et inclassables qu’elle étudie du point de vue du pouvoir qui les trie et qui les juge, et depuis leurs propres productions : des langages, des scènes, des pratiques sociales de l’écrit. Convoquant les tactiques des arts de faire de M. de Certeau, traversant ces corpus avec J. Séguy ou L. Kolakowski, les méthodes de S. Houdard restent loin du dogmatisme et privilégient une érudition espiègle et braconneuse que nous voudrions perpétuer lors de cette journée.

1. Performer la dissidence : mises en récit, mises en scène

L’une des premières pistes que l’on propose d’interroger est celle des dispositifs (scénographiques, visuels, narratifs) par lesquels la dissidence se donne à voir et à lire, et grâce auxquels elle construit en même temps les moyens de sa propre acceptabilité. Comme l’a montré Sophie Houdard dans son article sur « La possession et ses images » (2007), le théâtre de la possession comme celle de Loudun risque à tout moment de basculer en « machine curieuse » à laquelle on ne croit plus. C’est alors la narration et l’iconographie qui font office de preuve et qui prennent la charge de « fixer le diabolique » et de garantir une lecture orthodoxe et crédible de l’affaire. La possession apparaît alors comme un exemple paradigmatique de « performance » de la dissidence (2013). Empruntée à l’anthropologie, comprise comme répétition consciente d’un processus afin de produire des effets sur un public, la notion de « performance » permet d’interroger la part de  fictionnalité, de réinvention individuelle, voire d’hétérodoxie à l’intérieur même du rituel et de réévaluer notamment le rôle de la possédée comme actrice et autrice. Il serait intéressant de  prolonger l’enquête de Sophie Houdard dans d’autres corpus, pour y débusquer ces dissonances, ces équivoques, ces « zones interstitielles » entre orthodoxie et hétérodoxie et d’étudier  notamment les effets de mises en récit, les effets de théâtralisation, les réécritures de motifs narratifs topiques ou encore les « dispositifs rusés » (2004) dont use l’énonciateur, qu’il soit libertin ou
mystique, pour produire de l’acceptable à partir du scandale.

2. Discours dissidents : langages, énoncés, écritures
Performer la dissidence, comme le montrent les travaux de Sophie Houdard, c’est aussi produire un discours qui, délibérément ou non, consciemment ou non, ouvertement ou non, institue une séparation d’avec la langue commune, ou communautaire ; un discours qui – par le choix d’un lexique, d’un type d’énonciation, de certains arguments ou figures d’analogie, d’un certain usage de l’implicite ou de l’équivoque... – s’inscrit à la fois « à côté de » (ou « dedans autrement ») et « hors de ». Les voix discordantes des possédés, des mystiques, des libertins... dont Sophie Houdard a scruté les formes et les modalités de publication ne sont pas seulement des modes d’expression de pensées dissidentes : elles constituent en elles-mêmes autant de gestes de déliaison, propres à un certain type de savoir, ou à un certain type de relation entretenue avec ce savoir. Ces « séries d’énoncés » qu’étudie Sophie Houdard sont à la fois singulières et reliées : manifestant la manière dont des discours irréligieux habituellement envisagés dans des contextes tout à fait distincts peuvent se traverser, voire se rencontrer, ses travaux mettent ainsi au jour, entre mystiques et libertins, des phénomènes de contagion et d’hybridation inattendus. Comparées entre elles, les enquêtes de Sophie Houdard invitent non seulement à explorer ces pratiques langagières et ces stratégies de communication, mais à se demander comment elles s’inventent, comment elles sont perçues par ceux qui les reçoivent (en particulier par les institutions religieuses et politiques), les contestent ou les réinvestissent, comment elles se publient, se diffusentet se diffractent.

3. Dissidence intérieure : expérience, aliénation, désirs
La question de la dissidence se pose également dans les travaux de Sophie Houdard au sujet de l’« intériorité » de sujets saisis (par l’écriture, par un pouvoir) dans des expériences qui mettent en lumière des processus d’autonomisation par rapport aux orthodoxies religieuse, politique ou morale de la France du XVIIe siècle. À partir de ses travaux, il s’agirait alors de considérer ces processus d’autonomisation subjective à partir d’entrées telles que la possession démoniaque, la direction spirituelle, et, en-deçà, à travers l’examen de zones troubles faisant bouger la configuration des appareils traditionnels de l’âme, qu’il s’agisse par exemple des relations entre corps et esprit ou du complexe des émotions mystiques. De la même façon, cette approche doit permettre d’envisager toute une gamme de conduites scandaleuses, tant mystiques que libertines, capables de faire émerger des désirs inavouables ou impensables. La méthode de Sophie
Houdard constitue ainsi une invitation à interroger cette intériorité dissidente dans ce qu’elle dit des rapports entre la souveraineté du sujet et son aliénation, entre l’intimité et
les pratiques sociales où elle s’élabore, et dans son articulation avec des régimes d’énonciation et de signification qui ont pour charge de la figurer aussi bien que de la dissimuler.

4. Parcours déviants : trajectoires individuelles et vie communautaire
L’une des dernières pistes que les travaux de Sophie Houdard permettent d’explorer est celle des rapports, à tout niveau, que les individus en dissidence entretiennent paradoxalement avec un groupe, qu’il s’agisse d’une communauté qui les protège, tout en les normant, ou d’un réseau qui entend en maîtriser la publication. En observant les langages et les pratiques de la dissidence autour desquels des groupes s’organisent et fabriquent leur identité, les travaux de Sophie Houdard font ainsi émerger des ensembles de discours (correspondances, manuscrits qui circulent, hagiographies, traités de vie spirituelle) qui s’articulent autour de figures dont la singularité vaut dissidence. Chaque étude de cas permet alors de cartographier non seulement des espaces
d’expression et de diffusion (Loudun), mais aussi des réseaux complexes de relations qui fabriquent des sociabilités dans l’écart : direction spirituelle (directe, décalée), amitié (communion ?) mystique, communauté qui s’expérimente comme famille (et inversement, vie familiale qui s’invente comme vie conventuelle), association spirituelle (l’affaire des Médaillistes autour d’Élisabeth de Ranfaing), familles spirituelles « élargies » (le cercle Acarie), dessinant des liens entre ordres religieux, plus ou moins grande prélature et noblesse (souvent parlementaire, parfois anciennement ligueuse). Les travaux de Sophie Houdard engagent dès lors à analyser les marges en portant une attention constante à ces formes de liaisons (les « saintes liaisons » de Mme du Houx avec son entourage), toujours autres que celles attendues par l’époque moderne. La journée d’étude comprendra des communications sur une ou plusieurs de ces approches,
des interventions plus informelles pour marquer l’événement ainsi qu’une table ronde qui s’attachera à faire dialoguer les différentes perspectives de recherche que Sophie Houdard a permises, permet et permettra d’explorer. Une publication à la suite de cette journée, plus large, intégrant d’autres intervenants et des communications plus formelles, ainsi que la table ronde, est envisagée.

Bibliographie récapitulative des travaux de Sophie Houdard :
https://cv.hal.science/sophie-houdard

Type :
Colloque / Journée d'étude
Lieu(x) :
Maison de la Recherche - 4 rue des Irlandais - 75005 PARIS

mise à jour le 18 décembre 2023