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Audrey Lemesle, lauréate du Prix Louis Forest de la Chancellerie des Universités de Paris en lettres

le 22 février 2018

 

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Audrey Lemesle, lauréate du très prestigieux Prix Louis Forest en Lettres de la Chancellerie des Universités de Paris - édition 2017 pour sa thèse intitulée "Eugène Ionesco en ses réécritures: le travail de la répétition" sous la direction de Jeanyves Guerin revient sur son parcours et nous explique ses projets.
 
  • Pouvez-vous vous présenter ?

J’ai 34 ans. Je suis professeure agrégée de l’éducation nationale et je réside actuellement aux Etats-Unis où j’enseigne au Lycée français de Los Angeles. Je suis passionnée par mon métier. J’ai eu la chance, au cours de mon parcours d’enseignante, de rencontrer des publics très différents.

En effet, j’ai assuré quatre années de cours à l’Université Paris III- Sorbonne nouvelle dans le cadre d’un contrat doctoral et d’un ATER. Puis j’ai été affectée en collège, dans deux établissements classés zone d’éducation prioritaire en Seine-Saint-Denis, à Villepinte et Aulnay-sous-Bois.

Enfin, je me suis installée aux Etats-Unis (où enseigne mon mari) et j’ai été recrutée par le Lycée Français de Los Angeles. Ces expériences très différentes m’ont appris qu’au-delà des profils variés et des âges divers des publics rencontrés il existe une constante dans l’enseignement : c’est un métier vivant, profondément humain, et imprévisible dans la mesure où il engage une expérimentation infinie. Quand on prépare un cours, on ne peut jamais savoir à l’avance comment vont réagir les élèves, de quelle manière ils vont s’emparer (ou non !) du matériau qu’on apporte, comment ce matériau va être métamorphosé par l’interaction avec la classe, quelle résonnance il va trouver en chacun … C’est, à mon sens, ce qui rend ce métier aussi fascinant. C’est aussi ce qui le relie à la recherche, activité dans laquelle on est voué de la même manière à garder une pensée en mouvement, à réorienter sans arrêt ses pistes de réflexion au gré de nouvelles lectures, rencontres, confrontations aux textes.

Ma passion pour le théâtre trouve à s’épanouir à la fois dans l’enseignement (où, à tous les niveaux, la créativité des élèves est une source de satisfaction inépuisable) et dans le travail très analytique qu’exige la recherche.
 
  • Vous avez soutenu votre thèse sur le thème "Eugène Ionesco en ses réécritures: le travail de la répétition" en juin 2016 à la Sorbonne Nouvelle, parlez-nous de votre travail:

Ma thèse de doctorat, « Eugène Ionesco en ses réécritures : le travail de la répétition » est le produit d’années passées à dérouler un fil rouge, à partir d’une piste qui m’a été suggérée par mon directeur de recherche, Jeanyves Guérin.

En effet, ce dernier, lorsque j’ai entrepris d’écrire un Master 2 sous sa direction, m’a proposé de travailler sur l’auto-adaptation à la scène de nouvelles d’Eugène Ionesco, auteur qui me séduisait en raison du caractère novateur de son esthétique. Je me suis progressivement aperçue que la réécriture des nouvelles n’avait pas constitué un phénomène isolé dans son œuvre. Ionesco a également créé son chef d’œuvre inaugural, La Cantatrice chauve, à partir de la traduction d’un premier jet roumain, s’est réapproprié deux classiques anglais, Journal de l’Année de la Peste de Defoe et Macbeth de Shakespeare, tous deux centrés sur la notion de catastrophe ; enfin il s’est livré à la tentative d’un théâtre autobiographique en réécrivant des pages de journaux intimes et un récit autofictionnel. Il m’est apparu que, d’une part, ces cycles de réécritures coïncidaient avec les phases de redéfinition de sa dramaturgie et que, d’autre part, elles épousaient, sur le plan intime, une tension entre le ressassement d’angoisses existentielles et le désir de s’affranchir de celles-ci. J’ai ainsi cherché à montrer comment la réécriture avait été pour Ionesco l’instrument d’une recherche esthétique tout en lui offrant un exutoire au travail souterrain de ses obsessions.

Ce que j’ai justement aimé, en rédigeant ma thèse, c’est l’alliance entre la technicité du sujet, qui m’a amenée à analyser avec précision un palimpseste littéraire, à explorer et tenter de redéfinir des notions comme l’intertextualité, l’adaptation, la parodie, et les enjeux humains toujours sous-tendus par mon étude : l’art permet-il de transcender l’angoisse de la mort ? De quoi hérite-t-on lorsqu’on réécrit l’œuvre d’un autre ? Comment la réécriture devient-elle le témoin d’une quête de soi, entre permanence et réinvention ? Mon travail comporte une forte composante génétique.

En effet, j’ai eu la chance d’accéder au fond manuscrit de mon auteur, grâce à l’autorisation que m’a accordée sa fille, Marie-France Ionesco. L’étude des brouillons du dramaturge a été pour moi l’un des aspects les plus stimulants, et parfois très émouvant, de ma recherche. En particulier, la consultation des innombrables notes de lectures prises par Ionesco lorsqu’il s’est emparé de Macbeth m’a permis d’opérer une plongée dans une pensée créatrice oscillant entre fascination, interprétation et réappropriation.
 
  • Vous avez reçu le prix Louis Forest de la Chancellerie en Lettres, qu’est-ce que ce dernier représente pour vous ?

J’ai été infiniment honorée et émue de recevoir ce prix, qui récompense des années de travail (il m’a fallu plus de sept ans pour rédiger ma thèse). Une telle distinction a une forte valeur symbolique, d’autant plus précieuse, me semble-t-il, dans le domaine des sciences humaines.

En effet, quand on rédige une thèse en Lettres, il est parfois inévitable de se demander si son travail présente un sens et un intérêt pour la société. A titre personnel, j’ai oscillé entre des moments de véritable euphorie, de grande stimulation intellectuelle et des phases de doute, un sentiment d’« à quoi bon » - pour reprendre des mots chers à mon auteur.

Le prix de la Chancellerie constitue ainsi une forme de reconnaissance extrêmement précieuse, une légitimation rétrospective des efforts fournis. La solennité de la remise de prix m’est également apparue comme une réaffirmation institutionnelle de l’importance de la recherche, tous domaines confondus. Les sujets de thèse, si différents, qui ont été énumérés les uns après les autres au cours de la cérémonie, m’ont semblé refléter la réalité du travail de recherche : l’apport par chacun d’une petite contribution à une réflexion collective, contribution qui peut sembler parfois un peu dérisoire mais qui est pourtant digne d’être prise au sérieux.

Enfin, le prix a aussi été une occasion pour moi de remercier indirectement toutes les personnes qui m’ont accompagnée tout au long de ma thèse : mes proches, les chercheurs qui m’ont soutenue et aiguillée, l’UMR de recherche THALIM et bien entendu mon directeur de thèse, Jeanyves Guérin.
 
  • Quel a été votre parcours universitaire ?
Après un passage par les classes préparatoires je suis arrivée en maîtrise à Paris III où j’ai entrepris l’écriture d’un mémoire sur Koltès, sous la direction de Catherine Brun (qui s’est révélée être une rencontre déterminante pour moi et n’a plus cessé de suivre mon parcours depuis).

Cette première initiation au travail de recherche m’a donné envie d’entreprendre une thèse. J’ai d’abord passé l’agrégation, préparée pendant deux ans à Paris III, puis je me suis inscrite en Master 2 avec Jeanyves Guérin avec lequel j’ai amorcé l’année suivante mon travail de thèse. Grâce au contrat doctoral dont j’ai bénéficié à Paris III, j’ai pu commencer ma thèse dans les meilleures conditions possibles.

J’ai travaillé dans un cadre idéal : j’enseignais à des étudiants dont certains avaient des personnalités exceptionnelles et j’avais du temps pour me consacrer à des activités de recherche, comme la participation à des colloques ou l’organisation d’une journée d’études. J’ai également fait la rencontre d’autres doctorants avec lesquels j’ai pu partager la stimulation du travail de recherche et dont certains sont devenus des amis proches. Enfin, j’ai eu la chance immense d’être suivie par Jeanyves Guérin qui a toujours été un directeur de thèse très présent et soucieux de ma réussite.
 
  • Quels sont vos projets futurs ?
Après avoir consacré tant d’années à Eugène Ionesco, j’aimerais élargir mes réflexions sur la réécriture à d’autres auteurs (travail déjà un peu amorcé pendant ma thèse grâce à la rédaction d’articles portant sur Jean Genet et Bernard-Marie Koltès). Les notions d’intertextualité et d’adaptation me semblent offrir un champ inépuisable d’exploration.

Même si je trouve un véritable épanouissement dans l’enseignement secondaire j’espère également être recrutée comme maître de conférences dans les années à venir, ce qui me permettrait de dégager davantage de temps pour mes recherches tout en conservant le plaisir d’enseigner.

Crédits photographiques © Chancellerie des Universités de Paris

Type :
Distinction / prix, Portrait
Lieu(x) :
 

mise à jour le 27 février 2018