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Vivre une année de réflexion, de rencontres et de débats dans le sillage des académiciens avec les étudiant.e.s du DUEF 2

le 11 juin 2020

J’ai proposé aux étudiants de mon cours de littérature contemporaine du DUEF 2 qui viennent du monde entier de participer au programme « Graine d’académie » initié par l’Académie des sciences morales et politiques. Comme le thème de réflexion retenu cette année par les académiciens est celui du pouvoir, nous avons décidé d’examiner le lien qui existe entre pouvoir du langage et langage du pouvoir et, ce faisant, d’interroger le pouvoir de naviguer d’une langue à une autre, d’une culture à une autre.

Dans un premier temps, à partir de la lecture de trois œuvres théâtrales, donc profondément dialogiques, La Reine Morte de Montherlant, Rhinocéros de Ionesco et Antigone d’Anouilh, les étudiants se sont emparés des personnages et les ont actualisés en écrivant des monologues ou dialogues à travers lesquels ils ont exprimé leurs préoccupations politiques, environnementales, féministes, sociétales. L’écriture de ces textes, leur mise en voix, leur a permis de confronter fiction et points de vue sur les réalités, parfois difficiles, qu’ils vivent ou ont traversées. Comme plusieurs d’entre eux l’ont souligné, « nous sommes tous et toutes des petites Antigone face à des Créon qui nous imposent leur vision du pouvoir ». Le débat a tourné autour des questions suivantes : à partir de quel moment un pouvoir est-il légitime ? Comment concilier pouvoir et liberté ? Quel est le lien entre pouvoir du langage et pouvoir politique ?

Dans un second temps, ils ont lu des textes écrits par des écrivains translingues, tels Vassilis Alexakis ou Jorge Semprun, qui interrogent le pouvoir d’écrire en plusieurs langues. Certains étudiants ont choisi de mettre en exergue la richesse de leur répertoire langagier plurilingue dans mon cours et dans un atelier d’écriture animé par ma collègue Anne Godard, maîtresse de conférences et écrivaine. Ils se sont intéressés à des mots intraduisibles dans leurs langues maternelles. Leur rencontre avec Barbara Cassin, de l’Académie française, et avec Pierre Brunel, de l’Académie des sciences morales et politiques, a considérablement nourri leur réflexion et les a incités à écrire des textes poétiques faisant émerger leurs langues, leurs « intraduisibles », comme le montre l’enregistrement d’une séquence d’un cours que je dispense consacré au projet « Graine d’académie »


Qu’est-ce que ce projet vous a apporté ?
 ai-je demandé. Les réponses sont multiples : au-delà du fait que cela leur a permis de décrypter le feuilleté de sens du mot « pouvoir », ils ont vécu ce projet comme « une expérience émotionnelle riche », comme « l’opportunité d’exister dans une autre langue », « de connaître la sensibilité de leurs camarades », « d’être plus dans le partage et dans la solidarité », « d’apprécier ce qu’ils étaient en train de faire : apprendre une nouvelle langue ». D’autres termes ont jailli : « la langue m’appartient plus », « j’ai acquis le pouvoir de franchir l’inenvisageable de la langue, de m’exprimer », « c’est une expérience inédite, cela m’a donné une nouvelle force ». « Ce projet sur pouvoir de la langue - langue du pouvoir m’a apporté une appréciation approfondie sur l’importance de s’exprimer depuis une stabilité intérieure inébranlable « essence de soi » qui permet d’être bienveillant : c’est là le véritable pouvoir ».

En tant qu’enseignante, ce travail m’a permis d’entrer davantage en résonance ou en reliance avec les étudiants. Il s’est agi également de tisser des liens entre une pensée conceptuelle et expérientielle à partir des différents sens du mot « pouvoir », d’entrer dans les processus créatifs d’une expérience cognitive et émotionnelle forte, qu’on pourrait sans doute qualifier d’ « expérience esthétique » au sens où John Dewey la définit dans son ouvrage L’art comme expérience (2010) [1934]. Les étudiants ont vécu en effet une expérience émancipatrice, porteuse de sens dont ils ont pleinement pris conscience.

Pour aller plus loin : Présentation des textes écrits par l’enseignante Nathalie Borgé et par les étudiants du cours de littératures contemporaines [DOCX - 41 Ko]
 

Nathalie Borgé

Agrégée de Lettres Modernes, docteure en didactique des langues

Département de didactique du français langue étrangère


 


mise à jour le 15 juin 2020


A propos de "Graine d'académie"

« Graine d’académie » est un nouveau programme éducatif porté par l’Académie des sciences morales et politiques auprès de l’Institut de France. Il propose à des jeunes – du lycée à l’Université –, individuellement ou en groupe, encadrés par des enseignants, de vivre une année de réflexion, de rencontres et de débats dans le sillage des académiciens, bref de « vivre en académicien(s) ».

En 2020, il les invite à s’emparer d’un sujet en lien avec la thématique annuelle de travail de l’Académie, « le pouvoir », et à restituer le fruit de leur réflexion sous une forme originale lors d’une séance de présentation, de dialogue et de débat avec des académiciens (8 juin 2020).

Pour en savoir plus : ICI