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SeSyLiA -Thème de recherche

 

Projet (a)symétrie

Dans la continuité de la réflexion menée sur notre thème de recherche précédent, stance et positionnement, nous avons pu ainsi voir se dessiner de manière de plus en plus précise un thème privilégié. Ce thème est celui de la relation expert-novice propre à l’interaction enseignant-apprenant qu’examinent les didacticiens de notre équipe et qui ont été la clé de voute du projet EVALUE et des projets pédagogiques innovants Science and Story-telling, EEE et RENOVAGRAM menés pendant les dernières années du quinquennal. Les notions d’expert-novice étant assez complexes à utiliser, il nous a semblé intéressant de choisir d’interroger de manière plus générale les phénomènes de symétrie/asymétrie dans les diverses situations d’enseignement-apprentissage des langues (incluant des situations d’apprentissage en tandem ou entre pairs). La relation apprenant/ enseignant est asymétrique (comme en témoignent les rôles d’expert et de novice) et la notion de stance suppose une dissymétrie possible en ce que les ositionnement de chacun dans et au fil de l’interaction (co-)varient

Ce thème de l’(A)SYMETRIE nous a paru suffisamment porteur et pertinent pour rassembler les questions scientifiques posées dans les trois axes de notre équipe. Ainsi, grâce à l’examen des liens entre les axes et entre les réalisations scientifiques du quinquennal qui s’achève et plusieurs séances de travail productives, nous sommes parvenus à un thème fédérateur pour le prochain quinquennal qui nous permet de valoriser les synergies marquées dans nos différents travaux.

Les questions d’(a)symétrie jouent un rôle important dans les domaines qui concernent notre équipe, que ce soit sur l’acquisition du langage et les relations adulte-enfant, l’apprentissage du langage et les relations enseignant-apprenant, les variations entre les énonciateurs qui produisent des énoncés standard et des variations moins standard, ou entre les producteurs de discours spécialisés par rapport à ceux qui vulgarisent les domaines scientifiques. Elles sont au fondement même de la recherche en sociolinguistique : les rapports dominant/dominé, que ce soit pour des raisons de position sociale ou professionnelle, de genre, ou encore pour des facteurs pragmatiques (requête, demande d’information, etc.) ou identitaires (par exemple dans le cas de dialectes minorés) peuvent se manifester linguistiquement à tous les niveaux (phonétique, lexical, syntaxique, posture/gestes). Ce vaste domaine offre de nombreuses ramifications : sociophonétique (par exemple Labov ou Trudgill), théories de la politesse (Brown & Levinson, 1987) et de la face (Goffman, 1955), études sur l’insécurité linguistique (par exemple Macaulay, 1975) et l’épilinguistique (Preston, 2002).

Les recherches menées sur l’accomodation (Giles & Smith, 1979) l’audience design (Bell, 1984) ou le speaker design (Schilling Estes, 2002) montrent comment les énonciateurs tentent souvent de réduire l’asymétrie qui les éloigne de leur(s) interlocuteur(s), de façon soit inconsciente soit stratégique. Ces recherches ont tout d’abord été principalement orientées vers l’analyse phonétique de la langue, mais peuvent être mises en regard avec les travaux en analyse conversationnelles qui ont des retombées sur l’étude à la fois du contenu du dire, et du non-verbal, regards, postures, gestes, expressions faciales.

La solidité des liens entre les axes et les collaborations que chaque axe a nourri avec des partenaires extérieurs à l’unité de recherche, y compris à l’international, nous permet d’orienter ce thème vers la construction d’un projet ANR voire d’un projet européen. La figure suivante permet d’illustrer ce projet de recherche.

 

 

Figure 1 : Illustration du thème fédérateur pour le quinquennal 2019-2023

 

Notre travail sur l(’a)symétrie portera sur deux niveaux :

  1. L’énonciation et ses participants. Nous insisterons en particulier sur les relations entre plus experts et moins experts, que ce soit des adultes et des enfants, des enseignants et des apprenants, des apprenants entre eux des scientifiques et des journalistes, des médecins et des patients ou des « natifs » et des « non natifs ». Les discours symétriques seront examinés à des fins de comparaison. Dans toute interaction, les partenaires conversationnels peuvent être tour à tour détenteur d’une expertise plus poussée qu’un autre, même s’ils ont des statuts énonciatifs symétriques, selon les thèmes et contenus abordés. La relation expert/novice est donc dynamique et peut constamment se renverser. Nous travaillerons sur les représentations qu’ont les participants de leur propre expertise (ou pas), sur la gestion du différentiel entre eux et les stratégies mises en œuvre pour le combler, en particulier les ressources multimodales utilisées, mais aussi sur les limites avérées de leur expertise.

  1. Les productions. Nous étudierons les formes standard et non standard produites par tous les types de participants sur lesquels nous travaillons (adulte/enfant ; enseignant/apprenant ; spécialiste/non spécialiste ; médecin/patient…) et pourrons ainsi analyser les normes et leurs variations. L’analyse des formes se fera à travers les niveaux linguistiques en prenant en compte à la fois la morphologie, la phonologie, la syntaxe, mais également la sémantique, la pragmatique, les gestes, les expressions faciales ou les postures.

Nous avons l’intention au bout de 18 mois de travail collaboratif de monter soit un projet ANR, soit un projet européen porté par l’équipe en collaboration avec des partenaires en France et à l’étranger. Nous pensons en particulier à

  • l’UMR MoDyCO (sciences du langage) avec laquelle nous avons des liens particuliers et avons porté des projets financés autour du langage de l’enfant ;

  • l’UMR LATTiCE (sciences du langage) avec laquelle nous collaborons autour d’un projet sur le discours académique écrit et oral dans trois langues (EIIDA).

  • l’université Viadrina (Frankfurt, Allemagne) avec laquelle nous montons un master franco-allemand autour des approches multimodales et des medias

  • l’université de Singapour avec laquelle nous avons collaboré sur le Singlish dans le cadre d’un projet bilatéral financé par l’Idex Sorbonne Paris Cité.

  • UCLA avec laquelle nous avons monté des projets pédagogiques innovants et un projet sur les diners familiaux en France et aux Etats-Unis.

Calendrier prévisionnel

Année 1

Travail collectif : revue de travaux sur le thème fédérateur et mise en commun des approches théoriques

Travail par axe : Sélection d’exemples et de collection d’extraits illustrant les thématiques principales. Data sessions mensuelles.

Année 2

Travail collectif : identification des questions de recherche fédératrices

Journée d’étude ciblée avec les partenaires

Conférences dans les écoles, les crèches sur le rôle des parents et des enseignants (experts) dans l’apprentissage du langage.

Démarrage d’un site internet illustré sur le projet d’équipe.

Travail par axe : mise en place de protocoles et collecte de corpus

Année 3

Travail collectif : Rédaction d’un projet de recherche avec les partenaires et soumission (ANR, Europe, Région).

Conf’expo sur notre travail adulte-enfant et enseignant-apprenant à la maison de la recherche de la Sorbonne Nouvelle.

Ecriture d’un ouvrage en français pour un public assez large sur la relation expert-novice.

Travail par axe : micro-analyses rédigées illustrant les problématique

Assemblage de petits documentaires vidéo à mettre en ligne sur le site internet à l’aide des données vidéos collectées.

Année 4

Travail collectif : préparation et mise en place d’un colloque international sur l’(a)symétrie.

Travail par axe : préparation des communications

Année 5

Travail collectif : préparation et soumission d’un ouvrage en anglais

Travail par axe : Préparation et soumission d’articles collectifs en anglais et en français à la suite du colloque, soumis à des revues à comité de lecture et à audience internationale.


                                                                                           

Projet stance (ancien projet)


Notre projet scientifique s’articule autour de la confrontation des notions de stance, intersubjectivté/y et positionnement co-énonciatif qui s’appliquent de manière particulièrement pertinente aux différents axes de SeSyLiA avec 1) travail théorique sur l’aspect verbal ; 2) analyse des interactions multimodales ; 3) didactique, analyses développementales de l’acquisition L1 et L2. Ces notions pourront également nous permettre de renforcer le dialogue entre les théories françaises et anglophones.

Le terme de « stance » est, dans son acception la plus large, utilisé pour renvoyer à l’ensemble des attitudes langagières également étudiées sous d’autres noms : point de vue, degré de prise en charge d’une proposition/ engagement du locuteur-énonciateur, attitudes vis-à-vis d’un contenu, perspective intersubjective, jugement, évaluation. La notion de « stance » a d’abord été en lien direct avec de nombreuses approches pour la plupart fondées sur l’étude de l’écrit, et centrées sur la subjectivité de l’énonciateur notamment Benveniste (1966/71) sur la subjectivité dans le langage. Lyons (1977) développe l’étude de la subjectivité et de la modalité épistémique : « Any utterance in which the speaker explicitly qualifies his commitment to the truth of the proposition expressed by the sentence he utters, whether this qualitifaction is made explicit in the verbal component […] or in the prosodic or paralinguistic component, is an epistemically modal, or modalized, utterance. » (1977, : 797). Langacker, dès 1985 explique sa conception de la subjectivité dans le cadre de la grammaire cognitive. Stubbs (1986) introduit la notion de « commitment ». Chafe élargit la définition de l’evidentialité en la présentant comme “the attitude towards knowledge” (Chafe 1986: 262). Il inclut l’épistémicité dans l’évidentialité. Mais Palmer (1986) au contraire inclut les évidentiels dans la modalité épistémique.

Biber et ses collègues introduisent une perspective clairement grammaticale et fondent leurs analyses sur de larges corpus semi-automatisés. Pour Biber & Finegan (1988), « stance » est l’expression explicite de l’attitude de l’énonciateur, de ses sentiments, jugements, engagements concernant son message y compris concernant son degré de validité.

Inspirées par les travaux de l’analyse conversationnelle, et aux côtés de l’anthropologie linguistique, les études récentes sur « stance » analysent sa dimension dialogique, dynamique et intersubjective dans la spontanéité des échanges oraux, dans le cadre de l’ « interactional linguistics ». On peut citer très rapidement Pomerantz (1984) qui montre la préférence pour l’accord dans l’expression de « stance ». Ochs et Schieffelin (1989) montrent comment l’affect s’infiltre dans tout le système langagier. John W. Du Bois présente la « syntaxe dialogique » et la dimension grammaticale de l’alignement en conversation. Thompson et Hopper (2001) étudient la transitivité dans un corpus oral et montrent que les locuteurs utilisent très peu d’énoncés descriptifs, mais plutôt des énoncés évaluatifs ou exprimant le point de vue, le ressenti du locuteur. A cette conception intersubjective de « stance », il faut relier la théorie socio-psychologique du positionnement, «Positioning Theory » (Harré & Langenhove (eds) 1999) élaborée en collaboration avec le psychologue Rom Harré et le sociologue Luk van Langenhove qui veut proposer le « positionnement », un concept moins statique, en lieu et place de la notion de « rôle » proposée par Goffman 1974. Cette notion de « positioning » inspire des analystes du discours comme Elda Weizman (2008) qui l’utilise pour analyser le positionnement dans des interviews télévisées en hébreu.

Enfin, de plus en plus d’études de « stance » dans des corpus oraux l’analysent en lien avec la dimension multimodale (mimo-posturo-gestuelle) de la communication orale. Là encore, l’anthropologie linguistique joue un rôle précurseur, notamment grâce aux travaux de C. et M. .H. Goodwin qui insistent sur l’importance du contexte interactionnel et notamment de la participation à une activité commune dans la (co-)construction de « stance ». Il faut citer ici l’apport des études sur le geste, en particulier fondées sur la tradition de l’analyse qualitative de l’interaction (Kendon 1980, 2004), Müller (2004), McClave (2000) ; Stivers (2008).

Dans le domaine de la didactique, les notions de « stance » « stance-taking » et de « positioning » s’avèrent fructueuses pour l’analyse des interactions en classe de langue, ou entre binômes bi-nationaux (tandem). En premier lieu, la notion de stance est à rapprocher de celle de sujet et de subjectivité. Dans la situation d’apprentissage d’une L2, le sujet positionné en L1 doit opérer un constant repositionnement en L2 pour se constituer en tant que « L2 user » (Cook, 1999). Cette instabilité linguistique et identitaire s’observe à travers des phénomènes comme l’interlangue (Selinker, 1972) ou l’alternance codique (Blom & Gumperz, 1972, Kramsch, 1984, Lanza, 1997, Myers Scotton, 1993, Castellotti, 2001, Py 2007), considérée comme une « compétence communicative bilingue complexe » (Genesee, 2005). D’autre part, la « stance » n’est jamais le fait d’un sujet en soi, mais d’un sujet en interaction avec autrui : le professeur, les autres élèves, les partenaires, etc., dans une dynamique de co-construction des discours (Blommaert, 2005, Kramsch, 2009) et des identités d’apprenants. Ceci est d’autant plus visible dans le cas de l’apprentissage des langues en tandem ou la relation entre pairs efface les hiérarchies de positionnement, faisant émerger des solidarités linguistico-culturelles (demandes réciproques de corrections ciblées, d’apports d’informations). Les travaux s’inscriront dans une recherche compréhensive de type écologique, c’est-à-dire centrée sur les « les observables concernant à la fois l’enseignant, les élèves et leurs interrelations » ainsi que les « interprétations de la situation par les acteurs » (Altet, 2003 : 35). Dans le cas des tandems, il s’agira plus spécifiquement d’interrelations entre pairs. 


 

mise à jour le 25 septembre 2019