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Rôle et statut du signifié dans la linguistique du signifiant

le 18 juin 2016
10h-18h

Journée d'étude GERLHis - ERILIIS, Paris, 18 juin 2016

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"Je n'irai plus par quatre chemins: il m'est arrivé de mettre en doute l'existence du signifié. Devant une pensée aussi - saugrenue ou révoltante? - j'ai reculé, ou plutôt j'ai passé outre. Arrêtons-nous y cependant et reparcourons le chemin qui y conduit."

(Toussaint 1983: 110)

 

La "linguistique du signifiant", initiée par les trois hispanistes J.-C. Chevalier, M. Launay et M. Molho[1] à la fin des années quatre-vingt, a posé l’unicité du signe linguistique – c’est-à-dire la relation bi-univoque entre signifiant et signifié –, comme l’un de ses principes essentiels : "à chaque signifiant correspond un seul signifié de langue, et vice-versa" (Chevalier, Launay & Molho, 1988: 46). La plupart des travaux s’inscrivant dans ce cadre théorique se sont donc donné pour objectif de mettre en évidence le signifié unique d’une forme donnée mais aussi de montrer la non-incompatibilité entre signifié unique et pluralité d’exploitations discursives, le signifié étant alors entendu dans sa double dimension à la fois limitative et différenciatrice :

D'une part il [le signifié] limite les capacités référentielles du signifiant, c'est-à-dire le champ d'homonymes auxquels celui-ci peut contribuer à référer, en d'autres termes son champ sémasiologique. C'est sa fonction limitative. D'autre part le signifié de langue est ce qui différencie les synonymes et confère au signifiant sa singularité dans un champ onomasiologique. C'est sa fonction différenciatrice. (Chevalier, Launay & Molho, 1988: 47)

Engendré par le signifiant, le signifié entretient, dans cette optique, un rapport de motivation avec celui-ci: "Pour nous, le signe [...] ne peut être que motivé puisque “le lien unissant le signifiant au signifié” (définition saussurienne du signe) est entendu ici comme un rapport de production, d’engendrement du signifié par le signifiant" (Launay, 2003: 277-278).

De nombreux travaux relevant de la linguistique du signifiant se sont donc largement fondés sur la paronymie et l’analogie: "l’hypothèse théorique qui sous-tend toute notre étude a pour fondement essentiel [...] la paronymie" (Chevalier, Launay & Molho, 1988: 51), ce qui a eu pour conséquence d’accorder une attention particulière portée à la structure du signifiant, à sa composition, et donc à son éventuel "découpage". En vertu de ce principe, certains chercheurs ont ressenti le besoin de franchir un pas supplémentaire en allant voir non pas au-delà du signifiant morphématique, mais en-deçà, au niveau submorphémique: c’est la proposition de Toussaint (1983), dont la "neurolinguistique analytique" passe notamment par une exploration de la portée signifiante des séquences phoniques, et l’invite même à s’interroger sur ses répercussions sur l’unité du signe linguistique: "la thèse analogiste […] s'engage sur la voie qui pourrait mener à la 'déconstruction' du signe" (Toussaint 1983: 112). Mais c’est aussi ce qu’implique le recours au concept de formant, forgé par M. Molho, qui explore "des éléments ou particules signifiantes qui, intervenant dans la structure d’un signifiant donné, se réitèrent en plusieurs autres – ce dont résulte la formation d’un champ d’analogie regroupant une ou plusieurs séries morphématiques. " (Molho 1988: 291).

Plus récemment, différentes théories fournissent de nouveaux outils pour appréhender la structuration submorphémique des signifiants, parmi lesquelles on peut citer la Cognématique mise au point depuis 1999 par D. Bottineau, ou la Théorie de la Saillance Submorphologique (Grégoire 2012), –toutes deux intégrées depuis lors dans une approche énactive du langage, qui considère que la cognition réside dans la coordination (éventuellement intersubjective) de processus incarnés permettant l'avènement conjoint du corps propre et de l'environnement–, ou encore les études sur la polymorphie de F. Nemo (voir 2004 & 2014). Ces différentes propositions ont ceci de commun qu’elles situent les mécanismes dynamiques d’émergence du sens dans l’expérience du signifiant, en deçà de l’unité du signe, et en fonction de processus appris par les locuteurs dans leur expérience dialogique. Par ailleurs, l’application des principes de la méthode chronoanalytique (Macchi 2005 et ss.) invite à interroger l’inscription de ces submorphèmes dans une éventuelle linéarisation de type chronotactique.

Mais ces approches submorphémiques, en proposant d’appréhender les éléments qui interviennent dans l’amorçage du sens, remettent-elles en cause cet outil théorique qu’est le signifié ? Le statut et la valeur de cet outil sont questionnés à plusieurs niveaux:

 

  • Du côté de l’opérateur signifiant: peut-on articuler submorphèmes et signifié à divers niveaux d’analyse? Quel serait dès lors le statut de ces divers niveaux? Est-il nécessaire de penser un invariant à ce stade de la genèse phrastique (le signe linguistique, ainsi atomisé, est déjà un résultat)? Que dire de l’imbrication de ces différentes unités d’observables?
  • Pour ses expérients: dans la compétence des locuteurs et interlocuteurs, comment les effets suscités par un opérateur signifiant articulent-ils la coordination de ses submorphèmes et la mémorisation de ses contextes d’insertion discursive? Si l’émergence du sens est fonction de processus appris et mémorisés dans l’expérience dialogique de chaque locuteur, dans quelle mesure peut-on penser un invariant commun immanent à la langue et préalable à toute interlocution?
  • Et en conséquence, pour le linguiste observateur: s’il est possible de formaliser un signifié, de quel type ce dernier peut-il être? L’analyse submorphémique, en tant que coordination de processus interprétatifs, ramène-t-elle le sens d’un opérateur à un noyau fixe abstrait qui se déploierait en emplois, ou fournit-elle l’amorçage d’un événement sémantique dont la mise en œuvre dépendrait d’un profilage contextuel?


Cette journée d'étude advient dans la continuité des débats ouverts et animés par Gilles Luquet en 2005 sous ce même vocable: dix ans après, en collaboration avec l'ERILIIS, le GERLHis se propose de réinterroger la valeur heuristique de ce "signifié", à la lumière des nouvelles avancées théoriques de la linguistique du signifiant.


Références bibliographiques

  • Bottineau D.,
    • 1999, "Du son au sens: l’invariant de i et a en anglais et autres langues", Conférence, CERTA (Centre d'études et de recherches en traductologie de l'Artois), Université d’Artois (Arras), 14 septembre 1999. [en ligne], <http://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00258889/fr/>
    • 2003, "Les cognèmes de l’anglais et autres langues", in Ouattara A. (éd.): Parcours énonciatifs et parcours interprétatifs. Théories et applications. (Actes du Colloque de Tromsø organisé par le Département de Français de l’Université, 26-28 octobre 2000), Paris / Gap, Ophrys, 185-201.
    • 2004, "Le problème de la négation et sa solution dans la langue anglaise : le cognème N", Travaux du CERIEC, 16 ("La contradiction en anglais"), 27-53.
    • 2007, "The Cognemes of the Spanish Language: towards a Cognitive Modelization of the Submorphemic Units in the Grammatical Words of the Spanish Language", The Public Journal of Semiotics, I(2), July 2007, 50-74. [accessible en ligne] : <http://www.semiotics.ca/issues/pjos-1-2.pdf>
    • 2013, "L’inscription corporelle de la socialité: la linguistique de Maurice Toussaint, une étape décisive vers la linguistique enactive", Cuadernos de filología francesa: Hommage à Maurice Toussaint, 24, 79-99.
  • Chevalier J.-C.,
    • 1996, "De Guillaume à une linguistique du signifiant", Modèles linguistiques, 17 (1), 77-92.
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  • Chevalier J.-C, Launay M. & Molho M.,
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    • 1986, "Pour une linguistique du signifiant", Actes du 1er Colloque de linguistique hispanique, Rouen, 1985, Cahiers du CRIAR, 6, 95-99.
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  • Luquet G.,
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    • 2012, Regards sur le signifiant (II), Paris, Éditions Hispaniques.
    • (éd.), 2006, Le signifié de langue en espagnol – Méthodes d’approche, Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle.
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    • 2005, "Chronomorphogénèse verbale : esquisse d’embryologie du verbe espagnol", Cahiers de linguistique analogique 2, p. 153-204 (disponible en ligne).
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  • Molho M.,
    • 1988, "L’hypothèse du formant (sur la constitution du signifiant: esp. UN/UNO)", in Blanche-Benveniste C., Chevel A. & Gross M. (éds): Hommage à la mémoire de Jean Stefanini, Aix-en-Provence, Université de Provence, 291-303.
  • Monneret P.,
    • 2003a, "Présentation", Cahiers de linguistique analogique: Le mot comme signe et comme image: lieux et enjeux de l'iconicité linguistique, 1, 3-11.
    • 2003b, Le sens du signifiant. Implications linguistiques et cognitives de la motivation, Paris, Champion.
  • Nemo F.,
    • 2004, "Constructions et morphèmes: réflexions sur la stabilité en sémantique", Revue de sémantique et pragmatique, 15, 11-32.
    • 2014, "Plurisémie, intégration sémantique, sous-détermination: rendre compte des sens multiples en emploi", Études romanes de Brno, 1, 41-57.
  • Tollis F.,
    • 1991, La parole et le sens. Le guillaumisme et l'approche contemporaine du langage, Paris, Armand Colin. 
    • à paraître, "À la recherche de traces signifiantes indissociables des langues: Six approches théoriques hexagonales" dans Blestel É. & Fortineau-Brémond C. (éd.), Le signifiant sens dessus dessous. Submorphémie et chronoanalyse en linguistique hispanique, Limoges, Lambert-Lucas.
  • Toussaint M.,
    • 1983, Contre l’arbitraire du signe, Préface de Michel Arrivé, Paris, Didier Érudition, coll. "Linguistique".

 

 

[1] Par jeu, M. Molho, M. Launay et J.-C. Chevalier avaient un jour proposé de se désigner eux-mêmes par l’acronyme MO.LA.CHE. Bien qu’ils n’aient jamais signé aucun de leurs articles collectifs de ce nom, l’appellation est restée.

 


Type :
Colloque / Journée d'études
Lieu(x) :
Centre Censier - Salle 410
13, rue Santeuil
75231 Paris cedex 05
Partenaires :
 

mise à jour le 7 juillet 2017