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UFR LLD, Diplômés

Rencontre avec Miguel Bonnefoy, écrivain

le 14 décembre 2015
 

Jeune écrivain, ancien étudiant de la Sorbonne Nouvelle, Miguel Bonnefoy a été l'un des lauréats de la 14e édition du Prix de la Nouvelle. Son premier roman, Le voyage d'Octavio, a rencontré un véritable succès.

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  • Pouvez-vous nous présenter votre parcours ?
Je suis né en France, mais j’ai grandi entre le Venezuela, le Portugal, le Chili et la France. Après deux masters à l'université, dont un en Lettres modernes, je suis parti vivre à Caracas pour m’engager dans la production culturelle en travaillant pour la Mairie afin de donner à certaines œuvres inconnues la place dans la culture vénézuélienne qui devait leur revenir. Je suis revenu en France en 2013, invité par le Prix du Jeune Ecrivain, où j’ai fait une résidence d’écriture, grâce à la fondation Facim, dans le pays de Savoie, pour écrire mon premier roman Le Voyage d’Octavio aux éditions Rivages, qui a été finaliste du Prix Goncourt du Premier Roman, Prix Edmée de la Rochefoucauld, Prix de la Vocation 2015 et Mention Spéciale du Jury du Prix des 5 Continents.

  • Vous avez fait partie des lauréats du Prix de la nouvelle 2009, votre premier prix littéraire ! Qu'est-ce que cette participation vous a apporté ?
    J’avais envoyé la nouvelle La Maison et le Voleur au comité de sélection du Prix et, dans mon souvenir, l’attente de la réponse fut interminable. Comme j’étais impatient, je me souviens m’être dirigé vers le bureau où dormaient vaguement dans l’ombre des tours de manuscrits. Derrière un petit bureau, un homme se tenait accoudé à sa table, lisant. Je lui ai demandé si les jurys s’étaient réunis et si les lauréats étaient déjà connus. Il me demanda mon nom et se mit à chercher dans des paquets de fiches, retournant les papiers avec bruit, ouvrant et fermant des tiroirs. A le voir s’échiner pour retrouver mon nom, je compris que je ne figurais pas parmi les lauréats. Puis, en un instant de lucidité, avec une pointe d’ironie dans les yeux, l’homme leva le regard sur moi et me dit :

      -    Vous avez eu la deuxième place.

Je me souviens de ce coup de théâtre que cet homme m’avait joué et comment j’avais trouvé brillante sa performance. Il y avait là une ressemblance secrète et fascinante avec la nouvelle que j’avais écrite. La participation, l’écriture, l’annonce du prix, tout faisait partie d’un ensemble de jeu de masques et de corridors, de trompe-l’œil et de leçons. On pouvait y voir une libre allégorie de mes années d’université. 
 
  • Vous avez été lauréat en 2013 du prix du jeune écrivain de langue française pour votre recueil  Icare et autres nouvelles (Buchet Chastel) et également lauréat du Prix littéraire de la vocation 2015 pour votre premier roman publié en janvier 2015, pouvez-vous nous en dire plus ?
    J’ai reçu ces dernières années beaucoup de beaux prix dont j’ai l’humilité de croire qu’ils sont immérités. J’ai seulement la chance de faire partie d’un cercle privilégié de femmes et d’hommes qui travaillent avec obsession, prisonniers de leur passion. L’écriture, comme tout art, n’est pas un caprice, c’est une nécessité biologique. Quoi qu’il en soit, parmi ces prix, il y en a un qui mérite d’être cité et raconté.
En mars 2015, j’ai été invité à Annecy, au bistrot des Tilleuls, pour faire une rencontre littéraire avec un public passionnant. J’ai appris, à la fin de l’intervention, que le public octroyait un prix à la meilleure rencontre littéraire. Pendant un an, ils notaient avec religion chaque intervenant et, en hiver, faisait un bulletin pour consacrer le meilleur orateur. En novembre, je reçus un appel de mon ami René Vuillermoz qui me disait au téléphone, avec une légèreté dans la voix, que les votes avaient penché en ma faveur. Mais la récompense n’était ni de l’argent, ni du prestige, ni des promesses de ventes, René me demanda avec beaucoup de sérieux :

      -    Combien pèses-tu ?

Une semaine plus tard, chez moi, je recevais dans un lourd carton mon poids en reblochon et en vins de Savoie. J’ai passé des mois à faire des raclettes, des tartiflettes, des quiches et des feuilletés au reblochon. Encore aujourd’hui, je ne peux ouvrir mon frigo sans recevoir l’odeur victorieuse du prix littéraire d’Annecy.
 
  • Quels sont vos projets ?
Je voudrais écrire un roman sur le rhum et les plantations de cannes à sucre dans les Caraïbes. La plus grande tragédie du Venezuela est d’avoir découvert, dans les années 20, dans l’Etat de Zulia, un gisement de pétrole qui mit presqu’un demi-siècle à se tarir. Cette découverte a été à la fois sa perte et sa grandeur. On a arrêté de produire, on s’est mis à importer. Aujourd’hui, 91% des denrées du pays viennent de l’étranger. Le pétrole aurait dû multiplier les poules dans les volières, transformer un sentier en une autoroute, construire des barrages et des écoles : on en a fait une rente.   
J’aimerais alors écrire sur cette réalité, mais en passant par l’allégorie, par la parabole, par la fable. Ce serait un roman sur les cannes à sucre puisqu’on vivait de ça avant la découverte du pétrole.  Il s’agirait de faire le portrait des maîtres-rhumiers qui, dans leur savoir-faire, dans l’effort qu’ils dépensent tous les jours, conservent les traditions profondes des Caraïbes. Le roman raconterait l’histoire de la famille Bracamonte qui vit de son moulin à sucre et de sa production de rhum. Or, une légende dit que, sous les champs de cannes à sucre, sont enterrés les trésors des pirates britanniques, des indépendances espagnoles, des missions de capucins et de jésuites. Cette famille, alors, au lieu de cultiver, avec discipline et méthode, l’immobilité de sa terre, va chercher sans cesse à la retourner pour y trouver de nouvelles richesses.
Ce serait montrer cette famille à l’image des gens du pays. Pendant cent ans, on a eu autour de nous des terres riches à cultiver et on n’a pas cherché à les exploiter. On ne s’est peut-être pas rendus compte que le vrai or était là, sous nos yeux, dans la mangue et le café, dans le cacao et le maïs, et non pas à quelques pieds sous terre, dans des coffres scellés de clous.
 
  • Une anecdote de vos années passées à la Sorbonne Nouvelle ?
On tombe en littérature comme on tombe malade ou comme on tombe amoureux : souvent par mésaventure. Ainsi, à la Sorbonne Nouvelle, ma première publication n’a été que le résultat d’un malentendu. J’avais un bon ami appelé Sébastien Avice m’a fait rencontrer le grand poète, essayiste, traducteur et critique littéraire Yves Bonnefoy. Etant moi-même Bonnefoy, cette homonymie m’a joué un tour. J’avais alors 22 ans lorsque j’étais dans un voyage à Rome, en Italie, et où j’ai rencontré un peintre italien, Lorenzo Bruschini, lui-même grand lecteur d’Yves Bonnefoy. Il se persuada bientôt que j’étais le fils égaré du poète et m’invita chez lui pour me montrer ses travaux et pour boire du vin en hommage à mon père. Il avait un atelier rouge où il peignait des minotaures. Surpris, je lui dis que j’avais écrit un texte sur les minotaures et il me demanda, tout d’un souffle :

      -    Qu’en a pensé ton père ?

Je lui ai répété que je n’étais pas le fils d’Yves Bonnefoy, que mes rapports avec le grand poète ne tenaient qu’au partage d’un nom de famille. Il parut déçu, mais insista toutefois que je lui envoyasse mon texte. Au bout d’une semaine, il le fit lire à son éditeur, l’éditeur le fit aussitôt traduire en italien, Lorenzo dessina dix magnifiques encres de Chine, et des centaines d’exemplaires furent imprimés dans la foulée. Je me suis retrouvé, en l’espace de quelques semaines, à présenter un livre italien, dans un théâtre italien devant une presse italienne, avec des félicitations en italien, et je suis reparti chez moi avec un livre que je ne peux toujours pas lire, puisque je ne parle pas italien.  
 
  • Quels conseils donneriez-vous aux étudiants de la Sorbonne nouvelle ?
Quittez vos commodités et voyagez. Rien de grand ne s’est fait sans folie.

Type :
Portrait
Lieu(x) :
 

mise à jour le 21 octobre 2020