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Portrait de Kerwin Spire

le 4 juin 2021

Kerwin Spire vient de publier l'ouvrage « Monsieur Romain Gary » consacré à l’écrivain. Il nous parle de la genèse de ce travail littéraire, de son parcours universitaire et de ses futurs projets d'écriture.

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Pouvez-vous vous présenter et nous détailler votre parcours universitaire ?

Je m’appelle Kerwin Spire et je suis né à Marseille en 1986. J’ai fait des études supérieures à l’Institut d’Études Politiques d’Aix-en-Provence entre 2004 et 2009. A la suite de mon diplôme de master, j’ai débuté une thèse de doctorat en littérature et civilisation françaises au sein de la Sorbonne Nouvelle et sous la direction de Jean-Yves Guérin. Parallèlement à ce travail de recherche, je suis devenu Plume à l’Assemblée nationale ce qui permettait déjà une conjugaison entre mon sujet de recherche et mon insertion professionnelle mêlant littérature et politique.

Lorsque j’ai soutenu ma thèse en 2014, j’ai souhaité présenter le concours de l’École nationale d'administration (ENA), que j’ai réussi en 2016. J'ai alors intégré l’école en 2017 pour deux ans et j'ai fait une année de stage afin de connaître différentes réalités administratives. A l’issue de cette formation, j’ai rejoint la Chambre Régionale des Comptes Provence-Alpes-Côte d'Azur à Marseille où j’exerce le métier de magistrat financier depuis 2019.

En 2015, vous avez soutenu votre thèse « Romain Gary écrivain politique », pouvez-vous nous parler plus en détail de cette thèse ?

Je souhaitais travailler sur l’oeuvre de Romain Gary qui me semblait injustement étudiée au sein de l’université. Lorsqu’elle était abordée, cela était souvent par des aspects très littéraires alors que je souhaitais développer une approche entre l’histoire politique et culturelle, les sciences politiques et la littérature. Je voulais croiser les lectures pour restituer Romain Gary comme un écrivain d’idées et pas seulement comme un écrivain d’images.

Lorsque j’ai proposé ce projet de recherche à Jean-Yves Guérin, il a immédiatement accrédité l’idée et il m’a beaucoup soutenu au cours de ces années de recherche. Il dirigeait alors l’école doctorale 120 et il m’a admis au sein de cette école. Ce qui m’avait particulièrement intéressé dans son parcours était son approche de l’oeuvre et de la vie d’Albert Camus. 
C’est donc en marchant dans ses pas que j’ai souhaité débuter cette thèse.

Comment se sont déroulées vos années de recherche ?

Ma thèse s’est échelonnée sur cinq années entre 2009 et 2014. J'ai fait cette thèse en parallèle de mon travail à l’Assemblée nationale et j'ai consacré trois années de recherche au dépouillement d’archives. J’ai beaucoup travaillé sur les fonds d’archives du Ministère des Affaires Étrangères, des Archives Nationales, et sur des correspondances conservées en partie à la Bibliothèque Littéraire Jacques Doucet, ainsi que sur les fonds Albert Camus à Aix-en-Provence. En croisant sa vie officielle, privée, politique et littéraire, j’ai pu ainsi composer une lecture plurielle de l’oeuvre de Romain Gary et en dresser un portrait en tant qu’écrivain politique.

En 2019, vous avez publié, avec d’autres auteurs et autrices, l’ouvrage Romain Gary - Romans et récits » (tome II). Comment s’est faite cette collaboration ?

Denis Labouret, maître de conférences à Sorbonne Université, était membre de mon jury de thèse et avait pu - à l’occasion du symposium Romain Gary pour le centenaire de sa naissance en 2014 au sein de la Sorbonne Nouvelle notamment - apprécier le travail que je menais sur les archives afin de revisiter l’œuvre à l’appui de l’histoire culturelle et de certains aspects peu mis en lumière, comme notamment ses ambitions politiques et ses correspondances privées. Denis Labouret qui participait à l’aventure de la Pléiade, aux côtés de Mireille Sacotte, m’a proposé de rejoindre leur équipe et de travailler en particulier sur l’ouvrage « La vie devant soi », roman signé Émile Ajar. J'ai ainsi rédigé l'appareil critique, c’est-à-dire la notice et également les notes de bas de page qui figurent dans la Pléiade consacrée à Romain Gary.

Ce fut une très belle aventure, extrêmement exigeante, et qui m’a permis de travailler sur cette oeuvre avec un regard plus ouvert que celui que j’avais pu avoir lors de ma thèse. J'ai pu en même temps mobiliser les archives du Mercure de France qui m’a ouvert ses portes pour l’occasion puisque c'était une aventure éditoriale au sein du groupe Gallimard dont le Mercure de France fait partie.

Ce travail a duré six mois, en parallèle de ma scolarité à l’ENA. Ce travail s'est effectué assez rapidement et a mobilisé tout ce que j’avais pu avoir comme regards, matériaux et inédits lors de mes recherches passées.

Vous venez de publier l'ouvrage « Monsieur Romain Gary » consacré à l’écrivain. Pouvez-vous nous parler de la genèse de cet ouvrage ?

Lors de mes années doctorales entre 2009 et 2014, Jean-Yves Guérin insistait beaucoup sur le fait de se projeter au-delà de la thèse et de valoriser le travail de recherche. Il soutenait énormément les publications de ses doctorants et c'est ainsi que nous avions convenu, à l’issue de ma thèse, que l’insertion professionnelle devait être une priorité et qu’il était important de ne pas laisser en jachère tout le travail que j’avais fourni dans le cadre de cette thèse.
C’est donc un projet qui a longuement mûri mais je n’ai pas souhaité lui donner la forme d’un essai. Je souhaitais me détacher de la forme de la thèse pour m’intéresser véritablement à quatre années de la vie d’un homme, années absolument charnières, dans son parcours de vie et dans son parcours littéraire.
Ces quatre années se déroulent entre 1956 et 1960. Romain Gary a 41 ans et vient d’être nommé Consul général de France après une dizaine d’années de carrière diplomatique. À Los Angeles, c’est un poste protocolaire, « il représente la France » comme il l’écrira plus tard dans son ouvrage « La promesse de l’aube » en citant l'injonction maternelle.
Ces années sont absolument charnières car il arrive à Los Angeles avec un roman dans sa besace « Les racines du ciel », qui aura prochainement le Prix Goncourt. Toutefois, au moment où il arrive à Los Angeles, il n’en a pas encore achevé de corriger les épreuves et il cherche un encore titre.
Lorsqu’il quittera cette ville, l'écrivain aura un immense succès et sera auréolé du prestige de l’uniforme militaire et diplomatique ainsi que du prestige littéraire : Prix Goncourt de l’année 1956, succès critique et succès auprès des lecteurs pour « La promesse de l’aube ».

Il sera également un écrivain adapté au cinéma car John Houston réalisera l’adaptation cinématographique de son oeuvre « Les racines du ciel » pour la 20th Century Fox.
Par cette occasion, Romain Gary aura réussi à pousser les portes des studios hollywoodiens et embrassera cette carrière au-delà de sa carrière littéraire.

Ces années charnières m’intéressaient tout particulièrement car, à travers l’itinéraire d’un homme, cela me permettait d’aborder des années fondamentales, celles de la Guerre Froide, de l’Amérique des années 1950 mais aussi des années de transition où le diplomate représente la France de la 4ème République avec un gouvernement qui change tous les six mois. Le diplomate est donc la permanence de l’Etat, sa voix porte dans toute l’Amérique.
Deux ans après avoir été nommé sur ce poste, tout bascule à la faveur d’une crise de régime sur fond d’événements en Algérie française. C’est le retour du Général de Gaulle. A cette occasion, Romain Gary, compagnon de la libération, sort de sa réserve et révèle toute la ferveur d’un gaulliste impatient face aux événements de l’histoire.

Cette matière, à la fois littéraire, historique et politique ainsi que le doute qui assaille un homme, m’intéressait au plus haut point. En rendant cela sous la forme d'une fiction inspirée de faits réels - dans les interstices des archives la fiction vient donner corps et vie à un personnage - je souhaitais m’initier à l’écriture de l’histoire et d'une biographie plus personnelle de Romain Gary.

Comment avez-vous procédé pour construire votre récit ?

Aborder cela sous la forme d’un récit historique permet d’avoir un fil linéaire qui suit l’évolution de la vie de Romain Gary entre son arrivée à Los Angeles, un beau matin de février 1956, et son départ de la ville en juillet 1960.
L’approche est chrono-thématique avec des petits chapitres qui s’articulent autour d’événements politiques ou intimes, ce qui permet d’avoir une écriture extrêmement vivante, dynamique et très rythmée. Je souhaitais insuffler cela au texte pour, avant tout, penser au plaisir et à l’intérêt du lecteur.

Cet ouvrage a été une longue maturation, entre ma thèse soutenue en 2014 et les premières pages de ce livre que j’ai composées en 2017. Lorsque je me suis décidé à l’écrire, il y a eu un cycle d’une année de travail avec plusieurs phases d’écriture et d'appropriation de la matière car le but n’est pas de réécrire les archives mais de leur donner vie.
Ce travail m’a également replongé dans certains entretiens que j’avais pu réaliser avec les témoins de l’époque et m'a permis de solliciter les personnes qui avaient croisé l’itinéraire de Romain Gary et qui avaient un regard personnel et intime à m’apporter sur le personnage.

Quelles étaient les difficultés à mêler réalité et fiction au sein de votre récit ?

La difficulté est de jouer sur le vraisemblable et de savoir où fixer la limite de l’écriture, mais aussi de savoir à quel moment s’éloigner du personnage et quand lui rendre hommage s’il y a certains aspects que l'on se permet de gommer ou non. C’est un questionnement qui m’accompagne au fil de l’écriture.

Avez-vous d’autres projets littéraires à venir ?

L’écriture fictionnelle permet des espaces de liberté en écrivant sur l’époque et sur un imaginaire tout en écrivant sur deux pays, la France et l’Amérique. Il y a beaucoup d’espaces de liberté dans ce travail d’écriture et cela m’amène également à m’intéresser aux sociabilités de l’époque, aux réseaux intellectuels, à la place qu’Albert Camus avait pour Romain Gary, à la famille Gallimard et à la présence d’André Malraux. Ce sont autant de portes ouvertes qui s’entrecroisent sur un même réseau de sociabilités et cela rend le travail d’écriture absolument passionnant et sans fin quant à sa richesse, à ses inédits et à la matière qu’on est amené à découvrir et qui alimente un récit.

De ce fait, ce premier texte sur Los Angeles est le premier volet d’une trilogie : quatre années de la vie de Romain Gary. Il s’agit du portrait de Romain Gary en tant que diplomate, Consul général de France à Los Angeles.
Un deuxième texte suivra avec, comme arrière-plan, la France des années 1960, où l’on suivra les aventures de Romain Gary aux côtés de Jean Seberg dans l'exploration du cinéma. En effet, bien que l’on connaisse peu cette aventure, Romain Gary a été réalisateur de deux films dont l’un d’eux est un film extrêmement intéressant « Les oiseaux vont mourir au Pérou » et qui a récemment eu les faveurs de la Cinémathèque française (en rediffusant les bobines retrouvées grâce à Jean-François Hangouët). Ce sera donc un deuxième volet d’une trilogie.
Le troisième texte sera centré sur l’affaire Émile Ajar et sur le dédoublement, l’ultime tentative de réinvention de soi à laquelle Romain Gary donne corps à la fin de sa vie dans les années 1970.

Ce triptyque aura permis de dresser le portrait d’un homme sous différentes casquettes mais également le portrait de trois époques bien distinctes et de suivre l’évolution d'unl’imaginaire au sein de la culture populaire et des différentes références et des différents réseaux de sociabilités intellectuelles autour de Romain Gary.

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous aux étudiants actuellement en doctorat ?

Je leur donnerais un conseil, celui de Jean-Yves Guérin, que je me suis employé à suivre et qui m’invitait toujours lors de la thèse à me projeter au-delà de la soutenance, à viser l’insertion professionnelle et surtout à ne pas oublier, quelques années après la soutenance de thèse, de valoriser ce travail de recherche ; pas forcément dans un cadre universitaire bien que ce soit le parcours doctoral, mais à le valoriser également dans l’édition.
Le fait que mon livre paraisse dans une catégorie de romans et fictions dans la collection Blanche de Gallimard montre que l’université a beaucoup à apporter au-delà d’elle-même.


Photographie : F. Mantovani © Gallimard

Type :
Portrait

mise à jour le 29 septembre 2021