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Myriam TANANT - Le rayonnement d’un grand caractère aux grandes vertus…

Hommage prononcé le 19 février en l’Église Saint-Roch par Gilles Declercq, directeur de l’Institut de recherche en études théâtrales de la Sorbonne Nouvelle.
Photographie : Madrid, Casa de Velásquez, 6 juin 2013, © G. Declercq

Myriam Tanant - Madrid, Casa de Velásquez, 6 juin 2013, © G. Declercq
On doute encore que Myriam nous ait quittés, tant elle nous avait habitués à être présente, malgré toutes les difficultés : « Attendez-moi, j’arrive ! » disait-elle, quittant l’hôpital et ses souffrances, pour nous rejoindre à un séminaire, une soutenance de thèse, une réunion entre collègues. Myriam faisait alors son entrée… Myriam et son sourire, qui ne l’aura jamais quitté —un sourire magique et  contagieux : quelque chose changeait dans l’atmosphère, un je-ne-sais-quoi, fait d’énergie et de sérénité, d’humanité et de joie, et qui touchait chacun d’entre nous.

Rayonnement d’un grand caractère aux grandes vertus…

La première de ces vertus ? représentée en cette église même par un tableau d’Auguste Charpentier : La Force, ou mieux encore, la fortitude. Myriam a incarné le courage, la résolution, l’esprit de résistance. Elle y trouvait ses forces créatrices; elle y puisait sa capacité à confronter l’adversité. Tout au long de nos conversations ces dernières années où la maladie l’immobilisait, je ne l’ai jamais entendu se plaindre. Il y a quinze jours, à ma rituelle question comment vas-tu? elle m’a simplement dit, de cette voix rauque et amuïe qui faisait prêter l’oreille : c’est difficile… Myriam était une lutteuse qui n’avait pas de mots pour la défaite ou la plainte.

Cette absence de complaisance envers soi, elle la devait à son immense générosité… ou pour le dire d’un mot qui, en français comme en italien, dit la vertu des grands : Myriam était magnifique. Elle incarnait le don,  et le premier d’entre eux —le don du temps qu’elle donnait à tous ceux qui l’approchaient, les écoutant, partageant leurs intérêts, donnant conseil sans compter. Son approche produisait invariablement le même effet : au bout de quelques minutes de conversation, on avait le sentiment de la connaître depuis des années, tant elle vous écoutait intensément. Elle donnait à chacun le sentiment d’être important, encourageait passions, projets et créations.

Mais n’allons pas croire qu’elle affichait devant toute chose un sourire béat. Confrontée à la mesquinerie, la malhonnêteté ou l’imposture, elle incarnait avec fougue la plus vertueuse des passions — l’indignation. Quand elle partait ainsi combattre les mille injustices, petites et grandes, qui nous entourent, elle déclarait la guerre  à la « congiura dei nani », la conjuration des nains — empruntant à Giorgio Strehler cette truculente expression.

Évoquer le nom de Strehler avec qui elle collabora dix ans durant à l’Odéon, c’est évoquer sa carrière d'artiste, sa passion du théâtre, sa double appartenance au patrimoine culturel de France et d’Italie. C’est évoquer sa passion pour Goldoni qu’elle traduisit inlassablement, jusqu’à nous donner tout dernièrement une ultime traduction de La Locandiera que nous pourrons entendre en mai prochain à la Comédie Française dans la mise en scène d’Alain Françon. L’Eglise Saint-Roch invite encore à évoquer son travail auprès de Strehler sur L’illusion comique de Pierre Corneille qui fut inhumé en ces lieux. Traduction, mise en scène, écriture dramatique et opératique, interprétation actoriale, Myriam aura parcouru l’empan des métiers du théâtre… à l’image de Molière en l’honneur de qui une messe a été donnée hier en cette église. 

Molière précisément que Myriam me confiait avoir relu avec passion tout dernièrement… Lectrice ardente, éprise d'une passion des lettres au fondement de son second métier, car l’artiste en elle se doublait d'un professeur  au savoir rayonnant qui a marqué ses collègues et étudiants de la Sorbonne Nouvelle. J’ai eu le bonheur, en travaillant avec Myriam au sein de l’Institut de recherche en études théâtrales, d’éprouver au fil des jours l’étendue fascinante de son savoir et l’intensité de sa curiosité intellectuelle. Myriam réunissait des vertus rarement conjointes dans l’université d’aujourd’hui : c’était une humaniste et une théâtreuse! Elle pouvait traduire les poèmes de Marino, poète baroque à la langue aussi sophistiquée qu’énigmatique, diriger une thèse savante sur Goldoni, et prolonger par ses enseignements l’innovation créatrice de Strehler et des grands acteurs de la modernité théâtrale de notre temps. Sans oublier le cinéma dont elle partageait la passion avec son époux Maurice. Myriam était incollable sur le cinéma italien : elle me racontait comment, adolescente, elle enregistrait la bande-son des films d’Antonioni pour les réécouter ensuite dans le secret de sa chambre… Le séminaire que j’ai conduit avec elle sur le mythe chez  Pasolini, cette réflexion partagée et ce discours à deux voix, restera l’un des plus forts souvenirs de ma vie de professeur… Mille souvenirs affluent encore liés à ce talent de conteur qui faisait le charme de Myriam : elle avait l’art de l’anecdote curieuse et féconde. D’un fragment de biographie d’Antonioni, elle était capable de reconstituer toute l’esthétique de cet immense créateur dont elle prisait par-dessus tout L’Avventura.

L’Avventura, on le sait, est un film sans achèvement ni clôture et qui s’arrête sur une magnifique scène de compassion. Permettez-moi de placer la vie de Myriam sous ce signe d’inépuisable humanité.

Je n’ai pas envie de dire ici « Adieu » — Myriam fuyait les mots solennels ou trop définitifs; elle  leur préférait les mots simples de l'affection et l’amitié.

Je dirai donc,  ainsi qu’elle concluait nos conversations : « Tchao, tchao ! »…, «  Vas-en paix, Myriam ! »
 


mise à jour le 5 mars 2018


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