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Michèle Lagny, historienne du cinéma, ancienne professeure en cinéma dans les départements Cinéma et audiovisuel et Médiation culturelles

le 17 octobre 2018

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Hommage à Michèle Lagny

Après une formation d'historienne, Michèle Lagny a été enseignante-chercheuse en études cinématographiques et audiovisuelles et membre de l'IRCAV depuis 1985. Au sein de la Sorbonne Nouvelle, elle a permis le développement de ce qu'on appelait alors un 3e cycle en médiation culturelle, en fondant le DESS "Conception et direction de projets culturels".

Consultez le texte d'hommage
des membres de "Théâtres de la mémoire"
groupe de recherche que Michèle Lagny avait contribué à créer


Texte de Roger Odin

Pour Michèle

J’aurais bien des raisons d’évoquer ici la collègue : elle a été la première historienne à avoir été recrutée dans notre équipe (1985), elle y a fait exister le pôle histoire ; elle m’a apporté son soutien indéfectible lors de ma direction de l’IRCAV. Je pourrais saluer son dévouement à l’institution, son amour du métier, sa relation à la fois ferme et ouverte aux étudiants ; sa capacité à travailler avec d’autres structures : l’INA (où elle a assuré des formations), la Cinémathèque française (elle a fait partie de son conseil), les Archives du film, la BNF, différents ministères (Agriculture, Equipement), et même des entreprises (par exemple la SNCF), ce qui n’était pas si fréquent à l’époque, pour une recherche sur les documentaires français des années 1945-1955. Je pourrais insister sur sa reconnaissance internationale et ses invitations à enseigner à l’étranger (à Iowa, à Chicago), sur son investissement dans l’animation de groupes de recherche (outre le travail sur le documentaire dont je viens de parler, il faut surtout citer l’équipe Théâtres de la mémoire à laquelle elle a participé jusqu’à la fin). Je pourrais rappeler les multiples colloques auxquels nous avons participé ensemble ; je me souviens d’un colloque à Urbino où nous avions eu un orage monumental (l’eau giclait entre les plaques de béton de la construction à la Le Corbusier où se tenait le colloque) ; nous nous sommes retrouvés de multiples fois aux colloques organisés à Udine par Leonardo Quaresima, un espace où il faisait bon échanger autour d’un de ces excellents vins que produit la région. Je pourrais souligner sa disponibilité exceptionnelle à ses étudiants et à ses collègues : elle était toujours partante et enthousiaste. Lorsque j’ai proposé de créer une revue pour notre centre de recherche (Théorème), elle a été la première à se proposer pour diriger un numéro (sur Visconti), un numéro réalisé avec les étudiants de son séminaire de DEA (cette prise en compte de la recherche à ses débuts dont Barthes disait qu’elle « n’est pas forcément moins importante que la fin » était alors tout à fait inhabituelle). C’est aussi une des premières à avoir publié dans ma collection chez Armand Colin (De l’Histoire du cinéma. Méthode historique et histoire du cinéma, 1992). Plus tard, « professeur émerrite » (sic) et « retraitée encore vivace » comme elle se présente sur son site Linkedin, elle poursuivra ses activités de recherche et d’animation. Tout récemment encore, alors qu’elle avait pourtant de très grandes difficultés à se déplacer, elle venait régulièrement aux séminaires organisés par Jean Pierre Bertin Maghit dans le cadre de ce que l’Université a choisi de dénommer la « chaire Odin ».

Toutefois, aujourd’hui, même si les deux sont souvent difficilement séparables, ces relations professionnelles sont à mes yeux finalement peu importantes au regard des relations amicales qui se sont tissées au fil de ces années. C’était une amie sur laquelle, on pouvait compter. La relation de confiance était totale et réciproque. J’adorais sa façon directe de dire les choses. « Tu en as écrit des conneries ! » me disait-elle parfois dans un grand éclat de rire. Elle aimait recevoir dans son bel appartement haussmannien avec moulures, cheminées surmontées de grands miroirs, plafonds décorés de petits angelots dénudés (le tout restauré par son fils Fabien), sans oublier les vases Gallé qu’elle avait apportés de Nancy où elle avait commencé à enseigner et quelques tableaux de sa fille Frédérique ; j’ai toujours pensé que cet appartement avait quelque chose d’un cadre à la Visconti ; ce n’est pas un hasard si elle lui consacrera trois ouvrages : le numéro de Théorème dont j’ai déjà parlé, une étude critique de Senso (Nathan, 1992) et une biographie : Luchino Visconti, vérité et légende (2002, Durante BIFI) dans la collection ciné regards. Il y avait d’ailleurs du Visconti en elle : un souci certain d’élégance dans la façon de se vêtir (chaque fois qu’elle allait à Udine, elle passait à Venise pour s’acheter un de ces foulards en soie qu’elle affectionnait), un côté parfois presque aristocratique, quelque peu mondain (elle soulignait volontiers qu’en Normandie, elle entretenait les meilleures relations avec son voisin ambassadeur), le goût pour la musique classique, et surtout sa passion pour l’opéra qu’elle aimait tant qu’elle allait même en voir au cinéma (elle appréciait aussi le champagne offert à chaque séance …).

Avec Philippe, son mari, elle aimait recevoir. Les repas chez elle, étaient toujours une fête ; pour le dessert, on avait droit à de rares assiettes décorées héritées de ses grands-parents sur le thème de la révolution française. Il y avait là souvent des collègues et des amis, français ou étrangers (italiens, américains) ; on y parlait certes de l’université, mais aussi de politique, de littérature et de cinéma ; c’était une amoureuse des livres et des films comme il y en a peu ; lire, aller au cinéma étaient pour elle un véritable mode de vie, plus : une condition de vie ; quel bonheur a été pour elle l’ouverture du cinéma le Louxor juste en face de son appartement.

Elle parlait souvent de la Corse et de sa famille Alberti ; on sentait que c’était une part bien présente de son identité : elle avait en tête les paysages de haute Corse et son village où, s’amusait-elle, tout le monde a une arme … On parlait évidemment des enfants et des petits enfants : elle plaisantait volontiers en racontant les bêtises qu’ils avaient pu faire tout en ne tarissant pas d’éloges sur leurs qualités. Elle avait eu notre fils Paul Emmanuel comme étudiant et aimait à rappeler son allure ébouriffée et paniquée à la fin d’un partiel où comme toujours il avait pris du retard… On parlait surtout de tout et de n’importe quoi, le contenu ayant de fait peu d’importance, l’essentiel étant d’être ensemble et de passer un bon moment. Même sur son lit d’hôpital, elle continuait à plaisanter lorsqu’on lui rendait visite. Cela me manquera beaucoup de ne plus lui entendre dire, lorsque Andrée lui téléphonait pour lui demander de ses nouvelles, « et le pépère comment il va ? ».

Roger Odin


Type :
Portrait

mise à jour le 17 octobre 2018