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L'archive

Le séminaire du CRICCAL a lieu le vendredi de 17h à 19h. 

Calendrier: 

  • Vendredi 15 mars 2019, Censier, salle 145A (Censier, 1er étage) : Raphaële Plu Jenvrin (université Sorbonne Nouvelle - Paris 3): archive et histoire, cadrage théorique 
  • Vendredi 12 avril 2019: Hervé Le Corre: archive et littérature, cadrage théorique à partir de lectures de Ivan Jablonka (L'Histoire est une littérature contemporaine, 2014), Jacques Derrida (Mal d'archive, 1995) ou Roberto Gonzalez Echevarría (Mito y archivo, 1990/1998)


L’ARCHIVE

 


  • Définition

Dans l’entrée « Archives, documents, sources » du premier volume de l’ouvrage collectif Historiographies (2010), Nicolas Offenstadt esquisse une définition des « sources » de l’historien en évoquant le « matériau original » des historiens « qui plonge dans l’époque qu’ils étudient, car « l’histoire est une connaissance par traces, que l’on appelle ‛documents’ »(Un terme qu’il conviendra d’associer à la notion de « paradigme indiciaire » développée par Carlo Ginzburg).

Dans la continuité de la terminologie de l’Introduction aux études historiques(1898) de Charles-Victor Langlois et de Charles Seignobos - deux historiens considérés comme les fondateurs de la méthode critique à la fin du XIXème siècle – cette première définition embrasse « l’ensemble des documents de première main qui fonde le travail du chercheur, c’est-à-dire des documents produits par les acteurs de l’histoire étudiée, datant du moment choisi pour l’enquête ou de peu après, parfois transmis sous des formes élaborées. » (Offenstadt : 2010)

Les archives - ou « sources » - revêtent une grande diversité matérielle (écrites [manuscrites et tapuscrites], orales, picturales…) ; leurs originespeuvent être à leur tour très diverses (archives privées ou publiques, archives conservées, découvertes, redécouvertes…), à l’instar de leurtraitement et de leurordonnancement(« sources étudiée en détail », « mise en série […], comparaisons de corpus différents », etc..). (Offenstadt : 2010)

La catégorie accueille désormais « toutes formes d’inscriptions matérielles de l’information : images, fixes ou animées, sons enregistrés, données encodées, fichiers numériques. » Yann Potin, auteur de cette énumération évidemment non exhaustive, évoque le pouvoir de suggestion des traces que l’on nomme « archives » comme un « instrument probatoire et un horizon imaginaire ». Un pouvoir de suggestion qui « semble ne pas devoir cesser de s’accroître […] depuis deux ou trois décennies : tout est archive, ou potentiellement destiné à l’être, quels que soient le support, la provenance et la forme, au point que ce mot, mis au singulier, est devenu le strict synonyme de « document », de « témoignage », et bientôt peut-être d’« information ». 

À cela s’ajoute le fait que « désormais, les archives ne sont plus l’attribut exclusif de l’historien : les sciences sociales, la sociologie et l’anthropologie [notamment] font un usage croissant de toute documentation issue de la pratique administrative, qu’elle soit ou non archivée dans un service d’archives ». ll existe donc un possible rapport entre « cette désappropriation professionnelle partielle et croissante du document d’archive avec la perte de la dimension plurielle du terme « archives » lui-même » (Potin : 2015), ce qui renvoie également à la question des archives d’écrivains(qui rassemblent aussi bien des manuscrits de l’œuvre, que du brouillon et du matériel préparatoire) ainsi qu’à la redéfinition de la notion d’ « œuvre » : le texte publié n’est qu’un stade de l’œuvre.

Yann Potin rappelle opportunément que Michel Foucault se prévaut du terme « archive »  au singulier dès 1966 dans son « projet d’archéologie des sciences humaines », ouvrant ainsi la voie à la perte de « leur valeur grammaticale collective », de leur acquisition d’une » considérable puissance de déclinaison » et de « dilution ».Dans ce sillage, « l’émergence de l’Archive transfigurée par Jacques Derrida, par exemple, doit-elle être analysée comme un caprice postmoderne, un indice langagier d’une sensibilité nouvelle a la perte et à la temporalité du passé » ? (Potin : 2015)

Plus généralement, il s’agit, à partir de la réflexion de Derrida – et de son étude de l’archive comme « soustraction » de l’événement - de penser les liens entre archives, mémoire et oubli.(Sur ce point, voir l’article de Ricardo Nava dans la bibliographie).

  • Usages

Les usages dépendent« des points de vue, des objectifs de la recherche, de la conservation des fonds, des méthodes de l’historien » (Offenstadt : 2010). 
Ainsi, certains documents seront « étudiés pour eux-mêmes »(par exemple, en histoire littéraire), tandis que l’étude d’autres documents donne accès « à des données différentes de ce en vue de quoi ils ont été produits »parce que les points de vue et les méthodes évoluent au cours du temps. (Offenstadt : 2010)

D’autres documents « servent d’illustration à des démonstrations générales ». On peut rappeler ici la distinction entre le document explicitement élaboré dans le but d’être transmis comme source historique et le document ou les traces « réélaborées par l’homme dans un but de transmission », laquelle renvoie à la célèbre distinction entre document « témoin » « volontaire » et « involontaire » de Marc Bloch). A ces eux types de sources, s’applique à son tour l’évolution de deux fondements de la méthode critique : la « critique externe » de la source (qui éclaire sa provenance, son authenticité…) et la « critique interne » qui « explique ensuite les intentions de l’auteur, sa « psychologie », le contenu de document, et le réfère au contexte ». (Offenstadt : 2010)

Au croisement de la « dilatation » [Les archives, « longtemps limitées, non à l’ensemble de la documentation écrite conservée, mais bien aux seuls actes officiels et authentiques – c’est-à-dire authentifiées par une autorité juridique légitime » […] se dilatent à l’infini » (Potin : 2015)] du champ de l’archive [au singulier, donc : document, témoignage, peut-être information], de la question des méthodes critiques utilisées par les historiens (et de l’évolution de ces méthodes), du caractère plus ou moins explicite de ces méthodes (et des questionnements, des intérêts que sous-tend leur emploi), surgissent des questions épistémologiques du plus grand intérêt.

  • Champs de recherche possibles

- Ce que révèle l’étude de l’édition, de la conservation et du classement institutionnel (ou non) des archivespermet de retracer une « pensée archivistique » qui à son tour donnera accès à l’étude de la pensée historique, à celle d’un ou de système(s) critique(s) (ou d’une ou différentes pensée(s) critique(s).
Ce champ recouvre celui de la ou des méthodes employées par l’historien, puisqu’il est également possible d’étudier la critique interne des sources par l’historien, le traitement qu’il en fait, laquelle révélera elle aussi une pensée historique, un système ou une pensée critique. On retrouve ici la question des procédés de classement » qui « produisent du sens » et de façon plus générale, la question des constructions historiographiques.

- Les liens entre archives et espaces d’archivages : voir le parallèle réalisé par William Brickman-Clark entre « opération pénitentiaire et archivistique » au Mexique, dans son article « El Archivo Negro. Operaciones penitenciarias y archivísticas en el Palacio de Lecumberri », cité dans la bibliographie. 

- L’historien comme « archiviste informel ».

- La constitution de réseaux transnationaux de diplomates, historiens et juristes (souvent ex-exilés), leur rôle et/ou leur implication dans la création des archives nationales au XIXème siècle et au début du XXème siècle et les enjeux politiques liés à ces réseauxtransnationaux (diplomatie, négociations frontalières…).

La question de l’élargissement du champ (du « territoire ») documentaire et celle du statut de l’archive, qui n’est pas seulement un outil pour l’historien, permet de s’interroger, avec Judith Lyon-Caen, sur le « […] frottement entre ce qui, à un moment donné, est désigné comme littérature et les pratiques des historiens de métier, [qui] semble incessant. L’écriture littéraire se nourrit constamment du savoir historique, de ses questions et de ses objets, des archives qu’il met au jour et donne à lire, de ses modes d’investigation et de figuration du passé. » (Lyon-Caen : 2015)

Dans cette logique, méritent d’être explorés :

- Le caractère « ténu » ou disséminé (« éclaté ») des traces.

- La silence des archives.

- La « fragilité » de l’historien qui explicite peu ou pas du tout les « intérêts, les questionnements, les saisissements » qui fondent son travail : « ce qui inquiète et informe le travail et le savoir historique peut susciter une recherche d’écriture ».L’archive peut donc se trouver au croisement de l’histoire et de la littérature, « de leurs partages, de leurs emprunts, de leurs impossibilités, de leurs ignorances »(Judith Lyon-Caen). 
Le lien entre cette affirmation et la théorie de Roberto González Echevarría (Mito y archivo… 1990) peut être établi ici à titre d’exemple, notamment en ce qui concerne l’étude des liens entre l’histoire, la « rhétorique » administrative et les formes narratives (et leurs prolongements dans les domaines de l’« identité »). On pourra également s’interroger sur :

- L’archive comme source pour l’éclairage d’une œuvre : études de critique génétique et analyse des pratiques menant à l’écriture. La place de la documentation dans l’écriture d’une œuvre littéraire (rapport écriture littéraire/ documentation). Confrontation entre archives d’écrivain et mythologies d’auteur.

- Le rôle des archives dans le processus de « canonisation » ou d’« intronisation» d’un écrivain :le projet « Archivos de la Unesco » (Asturias, Cortázar, Saer, Zurita, etc…). Les liens entre institutionnalisation et réception.

Ordre et chaos dans les archives : comment rendre « lisibles » les archives ? Stratégies de publication et choix éditoriaux. 

  • Bibliographie

Amalvi, Christian (Ed.), Les lieux de l’histoire, Paris, Armand Colin, 2005.

Aymes, Marc, « L’archive dans ses œuvres (Rancière, Derrida) »Labyrinthe, 17 | 2004, 69-77.

Anheim, Etienne. « Singulières archives. Le statut des archives dans l’épistémologie historique. Une discussion de La mémoire, l’histoire, l’oubli de Paul Ricoeur », Revue de synthèse : 5ème série, année 2004, p. 153-182.

Anheim, Etienne et Poncet, Olivier. « Fabrique des archives, fabrique de l’histoire », Revue de synthèse : 5ème série, année 2004, p. 1-14.

Deconstruyendo el archivo, Historia y Grafía, núm. 38, enero-junio, 2012. 

« L’Archive », Traverses, n° 36, 1985.

Aymes, Marc. « L’archive dans ses œuvres (Rancière, Derrida) », Labyrinthe, 17, 2004, 69-77

De Biasi, Pierre-Marc, « Pour une analyse scientifique des manuscrits », Item [En ligne], mis en ligne le 18 janvier 2007.

––––, Génétique des textes, Paris, CNRS Éditions, coll. Biblis, 2011.

Combe, Sonia, Archives interdites. L’histoire confisquée (1994). Paris, La découverte, 2001.

Derrida, Jacques, Mal d’archives, Paris, Galilée, 1995.

Farge, Arlette, Le goût de l’archive, Paris, Seuil, 1989.

Foucault, Michel, L'archéologie du savoir, Paris, Gallimard, (1969), 2008 (« Les unités du discours », p.33-47, « L'a priorihistorique et l'archive », p.172-180 ; « Archéologie et histoire des idées », p.183-193-190). 

Fugueras, Ramón Alberch. Los archivos, entre la memoria histórica y la sociedad del conocimiento, pról. de Michel Duchein, Barcelona, Editorial UOC, 2003.

Genesis, 30, Théorie : états des lieux,Paris, Presses Universitaires, Paris-Sorbonne (PUPS), 2010.

Genette, Gérard, « Ce que nous disent les manuscrits », Le Monde,17 novembre 1989, p. 31.

Ginzburg, Carlo, « Traces. Racines d’un paradigme indiciaire », Mythes, emblèmes, traces. Morphologie et histoire. Paris, Flammarion, 1986, pp. 139-180.

González Echevarría, Roberto, Mito y archivo. Una teoría de la narrativa latinoamericana, Fondo de Cultura Económica, 2000.

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Latour, Bruno, Hermant, Emilie, “Ces réseaux que la raison ignore : laboratoires, bibliothèques, collections”, in Le Pouvoir des bibliothèques. La mémoire des livres en Occident, editado por Marc Baratin y Christian Jacob. París: Albin Michel, 1996, p. 23-46.

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Maeck Julie, Steinle Mathias (ed.). L’image d’archives. Une image en devenir, Presses universitaires de Rennes, 2016, 339 p.

Nava Murcia, Ricardo,“El mal de archivo en la escritura de la historia”, Historia y Grafía, núm. 38, enero-junio, 2012, pp. 95-126.

Offenstadt Nicolas, « Archives, documents sources », in Christian Delacroix, François Dosse, Patrick Garcia, Nicolas Offenstadt, Historiographies I, Paris, Gallimard, 2010, p. 68-78.

Podgorny, Irina, ‘Fronteras de papel: Archivos, colecciones y la cuestión de límites en las naciones americanas’, Historia Crítica, 44, (2011), p. 56–79.

Pomian Krzysztof, “Les archives”, in Pierre Nora (Dir.), Les lieux de mémoire. III. Les France. 3. De l’archive à l’emblème, Paris, Gallimard, 1992, p. 163-233.

Potin Yann, « L’historien en « ses » archives », in Christophe Granger (Dir.), A quoi pensent les historiens ? Faire de l’histoire au XXIème siècle, Paris, Autrement, 2013, p. 101-117.

« Richesse et diversité : à la découverte des archives des sciences humaines et sociales. « Les archives produites par les sciences humaines et sociales sont-elles des archives particulières ? » (dossier), La gazette des archives, n°212 (2008-4).

Ricœur, Paul. La mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Editions du Seuil, Coll. Points, 2000.

Weld, Kirsten, Paper cadavers: the archives of dictatorship in Guatemala. duke university Press, 2014.

 


mise à jour le 11 juin 2019


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