ED 267 >> Formation Doctorale

ED267 2019/2020 Chaire Roger Odin

Responsable : Jean-Pierre Bertin-Maghit

Le mardi de 17h à 19h30
salle Pierre-Jean Mariette
INHA - 2 rue Vivienne 75002 Paris

Séminaires du professeur Philippe Marion  14, 21 et 28 janvier 2020

Docteur (PhD) en sciences de l’information et de la communication et licencié en philologie romane, Philippe Marion est professeur des universités à l’Ecole de communication de l’Université de Louvain (UCLouvain). Co-fondateur de l’Observatoire du récit médiatique (ORM), du Groupe Interdisciplinaire de Recherche sur les Cultures et les Arts en Mouvement (GIRCAM) et de l’Ecole de Journalisme de Louvain (EJL), il est, depuis 2018, investigateur principal pour le programme de recherche EOS (Excellence of Science) : The Magic Lantern and its Cultural Impact as Visual Mass Medium (1830-1940). Spécialisé en narratologie médiatique et en culture visuelle, il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont Schuiten, filiation (2009), The end of cinema, a medium in crisis in the digital Age (2015, avec André Gaudreault). Il termine un ouvrage sur les séries culturelles (avec André Gaudreault) et essai illustré sur le BD reportage. Pianiste et compositeur, il participe à de nombreux festivals de cinéma (parmi lesquels le projet Crazy Cinematographe).

De la médiagénie au temps du numérique : retour et nouveaux déploiements


Séminaire 1 : Mardi 14 janvier 2020

Contours et profils actuels de la notion de médiagénie

Proposé voici quelque 20 ans, le concept de médiagénie désigne une interpénétration intense et singulière entre les possibles d’un média et le projet expressif mobilisé dans un genre et un contexte donnés. Pour user d’une métaphore chimique, il s’agit d’une « réaction », d’un choc organique entre projet expressif et configurations propres à un média. L’approche médiagénique pose donc cette question : quels sont les registres de l'imaginaire que le média peut intrinsèquement stimuler à partir des virtualités propres de ses dispositifs expressifs, de ses mises en « plateforme » ? Soit la question de la médiativité. Initialement introduite dans le champ de narratologie médiatique, la médiagénie a pu servir de filtre de lecture pour d’autres types discursifs et génériques. L’objet de cette première conférence est de dresser un bilan critique et prospectif de cette lecture médiagénique des productions audio-scripto-visuelles participant de notre culture médiatique. Du dessin de presse à Paris Match, du BD reportage aux séries télévisées ou aux web séries : plusieurs cas issus de ces domaines variés seront abordés concrètement pour explorer les possibilités heuristiques de cette notion de médiagénie.
 

Séminaire 2 : Mardi 21 janvier 2020

Séries culturelles, médiagénie et archéologie des médias

Si la médiagénie implique une négociation féconde avec les composantes identitaires d’un média, il faut impérativement corréler cette définition avec une perspective historique et une dynamique généalogique. Les médias étant toujours des fédérations provisoires, évolutives et institutionnalisées de séries culturelles souvent préexistantes, leurs inévitables mutations (voire leur « mort » ou leur passage à l’état résiduel) entraînent une transformation des repères médiagéniques. Si les intervalles identitaires entre les médias changent et se déplacent, les points de repère de la médiagénie suivent en effet ce mouvement.

Cette deuxième conférence sera ainsi l’occasion de questionner le cinéma dans les bouleversements identitaires qu’il connaît aujourd’hui, notamment sur le plan de ses technologies de livraison (ces « delivery technologies », pour reprendre l’expression de Jenkins). Parmi celle-ci, la question de l’accès au film par la salle de cinéma qui constitue une dimension importante, en France surtout, de la controverse autour de Netflix. On pourra aussi observer sous l’angle de la médiagénie la bande dessinée numérique par rapport à la BD livresque. Ces développements devraient permettre de situer les enjeux actuels d’une compréhension de notre « système » médiatique à partir de la notion de séries culturelles articulées avec les nouvelles perspectives de l’archéologie des médias.
 

Séminaire 3 : Mardi 28 janvier 2020

Nouvelles narrations visuelles, constellations sérielles et transmédiagénie

En principe, une médiagénie forte implique une réticence d’un récit ou d’un énoncé à se prêter au « voyage » transmédiatique, à l’inverse d’une médiagénie faible qui tend à la favoriser. On pourrait ainsi placer aux deux extrêmes d’un continuum l’« adaptogénie » d’un côté et la médiagénie de l’autre. Pourtant, il s’agira de montrer ici que cette « transmédialité superficielle » que constitue l’adaptation peut revêtir elle aussi un caractère médiagénique. On s’interrogera ainsi sur la médiagénie de cas d’adaptation, dont celle des Aventures de Tintin par Steven Spielberg, la technologie de performance capture étant en l’occurrence chargée de réussir le pari d’un transfert médiagénique d’une œuvre réputée impossible à adapter.

A partir de cette introduction sur l’adaptation, cette troisième conférence mettra l’accent sur le transmédia (storytelling) et les nouveaux développements de la notion de transmédiagénie. Sans doute, le transmédia existe-t-il depuis longtemps (voire par exemple Emile Reynaud et ses « bandes dessinées » pour théâtre optique). Il prend néanmoins aujourd’hui une importance considérable notamment sous l’influence du développement de la culture populaire et médiatique (cf les dérivations sur plusieurs médias des grandes sagas fictionnelles) et grâce à la grande plasticité du numérique. D’où cette faculté opportuniste, stratégique, (…) de faire se décliner des « données » narratives d’un média à l’autre tout en s’adaptant médiagéniquement à chaque média visité. II en ressort un second régime de médiagénie : la transmédiagénie dont on abordera ici certains enjeux et voies de recherche. Parmi celles-ci et sous forme d’interrogation : pourquoi le transmédia semble-t-il appeler si intensément le storytelling ?

 


Séminaires du professeur Alistair Fox  4, 11 et 18 février 2020

Alistair Fox est professeur émérite à l’Université d’Otago, Dunedin, Nouvelle Zélande. Spécialiste en littérature anglaise du XVIe siècle, il a été chercheur invité à All Souls College, Université d’Oxford (1987-1988). Depuis plusieurs années, il mène une réflexion sur les notions d'auteur cinématographique et de film personnel.  Auteur de plusieurs ouvrages sur ce sujet, parmi lesquels Jane Campion : Authorship and Personal Cinema (2011),  Speaking Pictures : Neuropsychoanalysis and Authorship in Film and Literature (2016) et Coming of Age in New Zealand: Genre, Gender and Adaptation in New Zealand Cinema (2017), il a également traduit de nombreux ouvrages français en anglais comme Le Cinéma selon François Truffaut (dir. Anne Gillain).

Auteurité (authorship) et Processus créatif dans le cinéma d’auteur

Séminaire 1 : Mardi 4 février 2020.

Auteur et créativité : Nouvelles données de la « neuropsychanalyse »

En 1975, Christian Metz note qu’il avait commencé à s’intéresser à la possibilité d’une approche « nosographique » du cinéma, mais qu’il avait abandonné ce projet faute de trouver l’exemple d’un auteur dont les données biographiques soient suffisamment documentées. Depuis lors, un certain nombre de développements récents ont rendu cette approche plus réalisable. La recherche neuroscientifique a permis d’acquérir de nouvelles connaissances sur le cerveau et le fonctionnement des processus mentaux. Par ailleurs, la recherche psychologique, renforcée par les données issues de la pratique clinique de la psychanalyse, a ouvert de nouvelles perspectives concernant l’influence des facteurs environnementaux sur la formation du sujet. L’ensemble de ces recherches suggère qu’il est temps de redéfinir le concept d’auteur afin d’inclure ces facteurs dans l’étude des processus mentaux impliqués dans la créativité.

Reprenant là où Metz s’arrête, ce séminaire présentera un modèle « neuropsychanalytique » qui rend compte des motivations et des processus qui interviennent dans la genèse d’une œuvre de fiction. Après avoir défini trois facteurs fondamentaux, à savoir la fonction du système affectif de base, le rôle de la mémoire implicite, et la théorie de l’attachement, le séminaire proposera le concept de symbolopoiesis (introduit par Antonio Imbasciati et Mauro Mancia) comme outil d’analyse du processus créatif. Parmi les films qui illustreront ce propos, on trouvera entre autres des œuvres de Jane Campion, Gaylene Preston, François Truffaut. 
 

Séminaire 2 : Mardi 11 février 2020.

Définir une fantasmatique d’auteur : trois films de Jacques Demy.

Ce séminaire se penchera sur la matrice inconsciente qui nourrit l’imaginaire de l’auteur et reflète souvent des conflits intérieurs sous forme de figures symboliques.

Cette recherche fera souvent référence aux travaux de Charles Mauron dans Des Métaphores obsédantes au mythe personnel (1963), ouvrage que Barthes avait lui-même qualifié de « remarquable ». On verra que la théorie de Mauron sur le mythe personnel rejoint les nouvelles découvertes des neurosciences et en particulier la théorie de l’attachement et des relations d’objets analysée dans le Séminaire 1.

Après cette discussion théorique, le séminaire examinera les processus de figuration symbolique (figure-image, figure-forme et figure-matrice) qui révèlent la présence d’une fantasmatique d’auteur dans trois films de Jacques Demy représentatifs de l’ensemble de sa carrière de réalisateur : Les Parapluies de Cherbourg, Une Chambre en ville et Parking.

L’analyse concernera des images récurrentes, obsessionnelles et surdéterminées, des objets évocateurs, l’usage de la couleur, et certains éléments structuraux. L’ensemble de ces données révèlera qu’à l’origine de chaque film se retrouve une figuration symbolique  issue des préoccupations personnelles de Demy — probablement inconscientes pour la plus grande part — dont le retour se manifeste à différents niveaux et sous des formes diverses.
 

Séminaire 3 : Mardi 18 février 2020

Une approche génético-biographique : L’œuvre Pier Paolo Pasolini.

Reprenant l’idée d’une approche « génético-biographique » formulée par Francis Vanoye, ce séminaire analysera l’œuvre de Pasolini pour éclairer les liens qui existent entre éléments biographiques et travail créatif. On verra que les styles d’attachement qui ont marqué son enfance ont exercé une influence significative sur ses choix thématiques et ses procédés symbolopoiétiques.

Le séminaire se penchera sur l’investissement affectif passionnément négatif de Pasolini envers son père et sur sa relation tout aussi passionnée, mais fusionnelle avec sa mère pour démontrer que ces relations ont non seulement déterminé les positions politiques de Pasolini, mais se sont aussi manifestées sous la forme d’images récurrentes obsessionnelles, de tropes, et de rythmes de montage dans son œuvre artistique.

Pour illustrer le bien fondé de ces perspectives, le séminaire se penchera sur les longs métrages de Pasolini, notamment Accatone, Mamma Roma, Oedipus Rex, et Medea afin d’identifier une concaténation thématique qui dérive de son mythe personnel et informe ses stratégies symbolopoiétiques. Nous ferons également référence à sa poésie, ses pièces de théâtre et son ultime roman, Petrolio, qu’il avait laissé inachevé au moment de sa mort.

 

Séminaires du professeur Vinzenz Hediger  25 février, 3 et 10 mars 2020

Vinzenz Hediger enseigne histoire et esthétique du cinéma à la Goethe Universität Frankfurt am Main, ou il dirige le centre de recherche „Konfigurationen des Films“ (www.konfigurationen-des-films.de). Il est investigateur principal du Cluster of Excellence « The Formation of Normative Orders » (www.normativeorders.net) et membre ordinaire de l’Académie des Sciences et de la Littérature de Mayence.

Cinéma et démocratie, arts de la liberté. Trois études de cas: Nigéria, Inde, Corée du Sud

« Incorporé dans le prince, le pouvoir donnait corps à la société », écrit Claude Lefort. « En regard de ce modèle, se désigne le trait révolutionnaire et sans précédent de la démocratie. Le lieu du pouvoir devient un lieu vide ». Ce lieu vide est tout d’abord l’office ou se succèdent, au rythme des élections, les représentants du peuple. Mais ce lieu vide est aussi tout lieu où se constitue ce peuple comme demos, comme source du pouvoir.

Parmi ces lieux compte, d’une manière privilégiée dès le 20ème siècle, le cinéma. « Emblème démocratique » selon le philosophe Alain Badiou, le cinéma comme institution donne naissance à un public anonyme et égalitaire, et donc profondément démocratique. « Public poetry », « poésie publique », selon une formule que la philosophe Martha Nussbaum repêche chez le poète Walt Whitman, le cinéma comme art prête sa forme aux tensions et conflits qui traversent le demos et qui l’opposent et l’intègrent à la fois au système de gouvernement qui est censé le représenter.

En même temps, la démocratie elle-même est un art de la liberté, pour citer une autre philosophe, Juliane Rebentisch. La société démocratique est à la fois ouverte et historique, dans le sens où elle se réinvente continuellement : Le demos ne cesse jamais de présenter un défi au kratos, et le kratos n’échappe jamais à l’obligation de rendre ses comptes au demos. Cette réinvention continuelle ouvre le politique au performatif et fait de la citoyenneté un rôle à la fois moral et créateur.

Si donc la démocratie et le cinéma peuvent être considérés comme arts de la liberté, comment pouvons-nous comprendre leur entrelacement et leurs histoires parallèles ?

Cette série de conférences aborde cette question à travers trois études de cas dédiés à des pays ou la consolidation de la démocratie coïncide avec l’émergence d’un cinéma populaire aux réverbérations globales : le Nigéria, l’Inde, et la Corée du Sud. L’hypothèse est la suivante : si la vie politique de la démocratie évolue autour de questions de représentation, le cinéma dans sa relation avec la démocratie dépasse la simple représentation d’une manière décisive. Dans chacun des trois cas, nous pouvons observer des configurations du demos dans le cinéma et à travers du cinéma, qui non seulement rendent lisibles les faits politiques mais où on repère aussi un élément d’action, un travail démocratique de la forme et dans la forme cinématographique.


Séminaire 1 : Mardi 25 février 2020

Nigéria: Nollywood comme espace démocratique

Comme le cinéma Hollywoodien, le cinéma populaire du Nigéria, souvent nommé « Nollywood », a été l’invention de marchands qui se sont lancés dans la carrière de producteurs et réalisateurs de film. La production cinématographique financée par l’état ayant été arrêtée au début des années 1990 suite à l’imposition des mesures d’austérité dicté par l’IMF, les réalisateurs de films vidéo distribués sur VHS et VCD l’ont remplacé avec ce que l’historien Jonathan Hayes nomme « l’art populaire contemporain de l’Afrique de l’Ouest par excellence ». Cette conférence va explorer une hypothèse formulée par Hyginus Ekwuazi, le doyen des études de cinéma au Nigéria : Que le cinéma populaire nigérien représente à la fois une démocratisation de la narration et la narrativisation de la démocratie.


Séminaire 2 : Mardi 3 mars 2020

Inde: Les vedettes au pouvoir

Dans la démocratie la plus grande au monde, les liens entre cinéma et politique sont particulièrement étroits. En formant un public à la fois uniforme et pluriel, le cinéma a créé un lieu où se concrétise l’idée Gandhienne d’un demos qui dépasse les structures de la société des castes. En face de ce public, les films mettent en relief les abus de pouvoir et la corruption des représentants du gouvernement avec un insistence et régularité remarkables. En même temps, les politiciens cherchent la proximité des vedettes, et parfois les acteurs accèdent eux-mêmes aux sommets du pouvoir, comme les vedettes tamouls M.G. Ramachandran et Jayalalitha.

La conférence se concentre d’abord sur “Iruvar” de 1997, film tamoul de Mani Ratnam, sans doute le réalisateur le plus influent dans le cinéma populaire indien depuis les années quatre-vignt, pour ensuite passer au cinéma Malayalam et l’acteur Mohanlal, qui jouait déjà le role de M.G. Ramachandran dans “Iruvar” et dont béaucoup de ses films Kéraliens le présentent comme l’incarnation du bon gouvernement au milieu d’excès de corruption.   

Séminaire 3 : Mardi 10 mars 2020

Corée du Sud : La démocratie à l’épreuve de la globalisation

Le cinéma coréen des dernières décennies a réussi un pari invraisemblable : il est devenu à la fois un cinéma grand public avec une résonance globale et un cinéma de haute gamme artistique qui excelle dans les grands festivals internationaux. Cet essor est en partie dû à la libéralisation du marché couplé avec une politique d’encouragement indirect du gouvernement après la transition démocratique en 1987. Mais il peut aussi être compris sous un autre aspect : Même dans les films de genre on peut repérer une articulation de ce que sont les paradoxes d’une vie démocratique à l’épreuve de la globalisation qui reste marqué — tout comme celle du Nigéria et de l’Inde, d’ailleurs ­— par l’expérience de la subjugation coloniale.

 

[1] Claude Lefort, “La question de la démocratie”, Essais sur le politique, XIXe-XXe siècles, Paris, Éditions du Seuil, 1986, 28.

 

mise à jour le 16 juillet 2019